New Temps Modernes

Publié le par Claude Léa Schneider

Etats-Unis : employés du secteur volailler privés de pause-toilette et obligés de porter des couches. Photo http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/13/prives-de-pause-pipi-des-employes-obliges-de-porter-des-couches/

Etats-Unis : employés du secteur volailler privés de pause-toilette et obligés de porter des couches. Photo http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/13/prives-de-pause-pipi-des-employes-obliges-de-porter-des-couches/

Voici ma chronique du Club Sandwich n°9 du 13 novembre 2016. Animé par Christophe, avec Edouard, Julie, Benoit, et ma fraise.

Management algorithmique.

Un instant les amis : j’ajuste mon oreillette obligatoire, comme déjà pas mal de vendeurs dans de  nombreuses boutiques et enseignes, pour vous parler de mon nouvel emploi.   

Car  j’ai  accepté le métier de livreur de chroniques et de sandwichs pour Club Sandwich Power  System qui m’offre des conditions   très rémunératrices.  Je n’ai plus ni patron ni supérieur hiérarchique, je suis en free-lance, je peux gérer mon temps de travail, à moi la liberté et la belle vie ! car Club Sandwich Power System pratique le management algorithmique.  

Relié à mon smartphone par cette oreillette, mon métier consiste à aller chercher des chroniques et des sandwichs chez Chroniko Uber Team et à les livrer en un temps record aux médias qui en ont besoin quand leurs  journalistes sont en panne d’inspiration.

Pourquoi faire  livrer des chroniques par coursier, me direz-vous, alors qu’il serait si simple de les envoyer par mail ?

         

La force de Chroniko Uber Team

Réponse : pour contourner l’implosion du  piratage informatique, les chroniques sont écrites sur d’anciennes machines à écrire  non connectées et ensuite acheminées sous plis scellés par un coursier, ce qui assure leur totale exclusivité. C’est ça la force de Chroniko Uber Team !

D’autre part, les journalistes étant, on le sait, amateurs de sandwichs, surtout quand ils sont en panne d’inspiration, Chroniko UberTeam, pour apporter une offre plus concurrentielle,  s’est associé à Club Sandwich Power System  pour livrer des chroniques Et des sandwichs et gérer la logistique algorithmique.

Des chroniqueurs très efficaces

Chroniko Uber Team est donc un centre d’écriture de chroniques pour les médias. Les chroniqueurs de Chroniko sont rodés aux méthodes du politiquement correct et aux champs lexicaux les plus consensuels, toutes les chroniques sont donc à la fois exclusives  ET interchangeables et donc immédiatement adaptables au média qui en fait la demande. C’est ça la force de Chroniko Uber Team !

Chez Chroniko Uber Team chaque chroniqueur est capable de produire 8 chroniques par jour. Comment ce miracle est-il possible, me direz-vous ? Vous qui peinez à en écrire une par semaine !  Eh bien les chroniqueurs  les écrivent à la chaîne, 8 h par jour,  rivés à leur table de travail, muni d’un casque, face à leur machine à écrire,  dans  leur bureau openspace.

Employés dans les mêmes conditions

Employés dans les mêmes conditions

Impossible de déjeuner avec ses amis

Une seule pause toilette quotidienne leur étant accordée, ils réduisent au maximum leurs prises de liquides, ce qui règle de facto l’improductif problème des pauses-café. C’est ça la force de Chroniko Uber Team !

La pause-déjeuner est limitée  à 30 mn et organisée de telle sorte qu’on ne peut la prendre en même temps que ses voisins de bureau, ce qui limite l’inutile bavardage convivial et les risques d’ententes syndicales.

Un médecin du travail a bien  fait quelques remarques sur cette forme de harcèlement moral et physique et a tenté de mettre en place une cellule d’écoute, mais il a finalement dû démissionner, comme les 12 autres médecins qui l’ont précédé. C’est ça la force de Chroniko Uber Team !

Obligés de porter des couches culottes

Quant aux sandwichs, ils sont préparés par des employés qui  voient régulièrement leurs demandes de pauses-pipi refusées par leur chef qui leur répond par des menaces de sanctions ou de renvoi. Les employés sont ainsi « maintenus sous pression pour garder la vitesse de production. ». Ils sont donc obligés de porter des couches culottes et ils urinent et défèquent debout face à leur plan de travail. C’est ça la force de Chroniko Uber…..

Une nouvelle commande

Mais je m’interromps car une nouvelle commande arrive dans mon oreillette. J’ai 30 secondes pour réagir : je dois balayer l’écran de mon smartphone  pour  “Accepter la livraison” – de toute façon c’est la seule option qui m’est proposée puisque je dois obligatoirement travailler au moins deux jours consécutifs durant les week-ends.

Je dois vous dire  que je reçois tous les mois un audit de performance qui recense mes « délais d’acceptation des commandes, temps de trajet client, temps passé chez le client, retards de livraison et commandes non honorées. »

Le temps d’enfourcher mon scooter et de griller  2 feux rouges, je récupère ma chronique sous son pli hermétique, et je fonce chercher les sandwichs. Je fais au plus vite car depuis que j’ai commencé à travailler en free-lance ma rémunération à la course est passée de 12 € à 4,50 €. Un plan apparaît alors sur mon smartphone :

l’algorithme me fournit l’adresse de livraison : je dois filer à Radio Cultures Dijon, 19 rue de la Préfecture,  où on me signale qu’un chroniqueur est justement en panne.

New Temps Modernes

Maudit escalier

Je trouve l’adresse, monte l’escalier, dépose mon colis dans leur local vraiment exigu où sont entassés des chroniqueurs accablés. Je fais signer l’écran de reçu à un prénommé Christophe, et je redescends en 4ème vitesse, mais catastrophe ….je rate une marche de ce maudit escalier et je dégringole. Impossible de me relever : j’ai dû me fracturer quelque chose. Les chroniqueurs de Radio Cultures, alertés par le bruit,  se précipitent, accablés mais sympas quand même, ils appellent les secours, et me voilà parti dans l’ambulance.

Immobilisé  sans couverture sociale

C’est bien ce que je craignais : on m’a posé un plâtre qui va m’immobiliser  pendant plusieurs semaines. Je m’aperçois alors que  je n’aurai ni remboursement  des frais médicaux, ni indemnités journalières, puisque je suis employé sans employeur et que c’était à moi de cotiser aux régimes de santé et de protection sociale, ce que j’ignorais.

J’ai reçu de Club Sandwich Power System  un message me demandant de justifier mon absence, bien que je leur aie envoyé un mail et un certificat médical  pour les prévenir. Ils me répondent que le contrat est rompu et  que je ne toucherai le solde de ma rémunération que  lorsque j’aurai rendu mon matériel et  fourni la preuve que j’ai enlevé de mes sacs de livraison tous les autocollants de Chroniko Uber Team. C’est ça la force de …

Je suis désolée, je dois interrompre cette chronique. On me signale que des âmes sensibles qui nous écoutaient ont dû quitter la table dominicale à l’énoncé des conditions de travail que je viens de décrire ! Pourtant elles sont vraies !

2 films à voir et à revoir et une idée de lecture
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Et merci aux ressources en ligne du Huffington Post, Courrier International, Oxfam, Mediapart et AlterEcoPLus.

Je dédie cette chronique aux 80 ans des Temps Modernes du génial Charlie Chaplin et aux 80 ans de Ken Loach, dont le Moi, David Blake, Palmes d’or à Cannes, vient de sortir récemment en salles.

le podcast intégral du Club Sandwich n°9, c'est ici :

http://radio-cultures-dijon.com/wp-content/uploads/Club%20Sandwich%20-%2013%20novembre%202016.mp3

Et le livre (sur un autre sujet) présenté en fin d'émission.

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