Voltaire, Rousseau, Mozart, café, chocolat ou vin : 1ère partie, texte et photos

Publié le par Claude Léa Schneider

Voltaire, Rousseau, Mozart, café, chocolat ou vin : 1ère partie, texte et photos
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Voltaire, Rousseau, Mozart, trois gars du quartier : café, chocolat... ou vin ?

Un très grand merci à vous qui avez été près d'une centaine à notre spectacle du 26 janvier 2017 qui associait -dans le très beau cadre des Archives départementales de la Côte d'Or où Mozart est venu en 1766- conférence, lecture, musique et dégustation.

Nous sommes désolés d'avoir dû refuser des réservations,  nous étions déjà largement dans les limites d'accueil de la salle. Nous espérons vous accueillir à l'occasion d'un prochain spectacle.

Retrouvez sur ce blog les grandes lignes du texte et de nombreuses photos de ma conférence du 26 janvier 2017.

Dans cet article : 1ère partie :

Voltaire, Rousseau et Mozart : gressins, chocolat et café, Voltaire à Cirey

Je vous présente nos trois gars du quartier –appellation familière- parce qu’ils sont là, dans notre quartier Jeannin, parce qu’ils ont tous les trois un rapport avec Dijon et la Bourgogne et ils ont aussi plusieurs traits en commun :

  • Leurs dates les placent pleinement dans le XVIIIe siècle, mais  Voltaire est  mort à 84 ans, Rousseau à 66 ans, et Mozart à 35 ans
  • Un Bourguignon les a connus tous les trois : le Président Charles De Brosses
  • Ce sont des hyperactifs et ils ne tiennent pas en place : Le père de Voltaire, pourtant austère notaire janséniste, disait plaisamment:
  • « J’ai pour fils deux fous, l’un en prose, l’autre en vers. »

      en prose, c’était Armand, l’aîné et en vers François Arouet le jeune,  dont Voltaire est le pseudonyme.

  • Ils ne sont pas issus de la noblesse et  ne sont pas des courtisans, parce que dans n’importe quelle Cour d’Europe, on fait antichambre, et ils détestent attendre.
  • Bien sûr, ce sont tous les trois des génies.
  • Ils ont fait  de nombreux voyages  à travers l’Europe (cartes ci-dessous) :
Cartes des voyages de Voltaire, de Rousseau et du jeune Mozart
Cartes des voyages de Voltaire, de Rousseau et du jeune Mozart
Cartes des voyages de Voltaire, de Rousseau et du jeune Mozart

Cartes des voyages de Voltaire, de Rousseau et du jeune Mozart

Rousseau parle de « sa manie ambulante », il a besoin de marcher tout le temps.

Quant à Mozart, on estime que sur les 35 années de sa courte vie, il a passé 250 jours en route, en voiture de l’époque -hors séjour- et la majeure partie avant 15 ans.

  • Et tous les 3 aiment le café, le chocolat et le vin, mais de façon différente.

Pourquoi il y aura des gressins dans la dégustation de tout à l’heure ? Vous allez le savoir tout de suite

Et pourquoi certains avec du jambon et d’autres non ? ça vous le saurez plus tard.

Voltaire, Rousseau, Mozart, café, chocolat ou vin : 1ère partie, texte et photos
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  Gressins

   Jean-Jacques Rousseau naît dans une famille protestante de langue française, à Genève qui est à l’époque est une république calviniste. Sa mère meurt 9 jours après sa naissance, son père est horloger, il est violent, il se déplace beaucoup et ne s’occupe pas de son fils. Jean-Jacques est placé chez un oncle, puis en pension à 10 ans. A 12 ans, il commence un apprentissage de graveur, mais il est malheureux et maltraité. Et à 16 ans il s’enfuit. À pied. Il part en Savoie.  Il a faim, il est recueilli par un curé, qui le confieà  une jeune femme : Madame de Warens.

   Elle habite Annecy, dans une maison cossue -Les Charmettes- elle est récemment convertie au catholicisme et mandatée par l’évêque pour s’occuper des candidats à la conversion, pour laquelle elle est payée. On sait maintenant que la conversion de Jean-Jacques lui a rapporté 10 écus !

    Elle veut donc que Jean-Jacques se convertisse au catholicisme, et que pour ça, il aille  à l’hospice des Catéchumènes à Turin, ville d’Italie qui appartient alors au Duché de Savoie. Rousseau hésite puis accepte, mais pas pour des raisons religieuses

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Plus tard dans les Confessions, il dit pourquoi :

(…) l’idée d’un grand voyage flattait ma manie ambulante, qui déjà commençait à se déclarer. Il me paraissait beau de passer les monts à mon âge, et de m’élever au-dessus de mes camarades de toute la hauteur des Alpes. Voir du pays est un appât auquel un Genevois ne résiste guère. (…) M’envoyer à Turin, c’était, selon moi, s’engager à m’y faire vivre, à m’y placer convenablement.(…) Si jeune, aller en Italie, avoir déjà vu tant de pays, suivre Annibal à travers les monts, me paraissait une gloire au-dessus de mon âge. »

Mme de Warens confie JJ à un couple d’amis, les Sabran et  ils mettent 20 jours pour faire Annecy-Turin à pied ! mais en passant par la route du Mont Cenis. Ce voyage lui plaît beaucoup :

 « Ce fut une longue promenade.(…) Ce souvenir m’a laissé un goût vif pour tout ce qui s’y rapporte, surtout pour les montagnes et pour les voyages pédestres. » « Mon regret d’arriver si vite à Turin fut tempéré par le plaisir de voir une grande ville. »

    Arrivé à Turin, tout va très vite : sa conversion dure 11 jours, après quoi on le met dehors avec le produit de sa quête à l’église, et il est bien déçu parce qu’il pensait qu’on allait lui donner un emploi ! il vivote à Turin de petits bouots de laquais-secrétaire et surtout, dit-il, grâce à

 « cet excellent pain de Piémont que j'aime plus qu'aucun autre », ce sont justement les gressins, qu’il mange avec du lait caillé, qui lui permettent de survivre. Et quelques mois plus tard, il rentre à Annecy à pied par le même chemin.

 

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Chocolat

Vous allez me dire :  mais Rousseau n’a pas mangé de chocolat à Turin ? pourtant les Ducs de Savoie ont introduit le chocolat à Turin au 16ème siècle !  Et deux siècles après, on en trouve  dans toute l’Europe !

Eh bien non, parce qu’à l’époque de Rousseau, 500 g de chocolat équivaut environ à 5 jours de salaire d’un ouvrier ! Le chocolat et le café, produits courants, voire de 1ère nécessité pour nous, sont exotiques et coûteux au 18ème.

    Le chocolat est introduit en France en 1615 à l’occasion du mariage de Louis XIII  avec Anne d’Autriche, infante d’Espagne, dont les nombreuses servantes  savent parfaitement préparer le chocolat. On me signale cependant une controverse : le chocolat aurait été introduit auparavant à Bayonne ...

Plus tard, Mazarin emploie un chocolatier turinois qui l’accompagne dans ses déplacements. Et comme Louis XIV n’est pas friand de chocolat, la reine Marie-Thérèse déguste en cachette 4 à 5 tasses de chocolat épais par jour ! C’est un produit de très haut luxe et de prestige réservé à la Cour, qui se présente sous la forme d’une pâte de cacao mélangé à du sucre de canne et à des épices, qu’on presse dans un moule, et qu’on râpe dans un liquide chaud, généralement de l’eau,  pour en faire en boisson épaisse comme le montre cette porcelaine de Saxe.

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Le poète italien Metastasio, dans sa Cantate du chocolat,  en donne la recette à une jeune bergère nommée Philis, en voici un extrait :

« Tu seras peut-être curieuse de savoir  comment  on  dissout  la pâte de chocolat. Fais bouillir sur des charbons ardents quelques verres d 'eau limpide dans un vase allongé; jettes-y la pâte  que tu  veux faire fondre; aussitôt tu verras la liqueur monter en bouillonnant.D'une main prompte et vigilante éloigne le vase du feu : qu'il puisse cependant  recevoir  encore  l'action  de  la  chaleur. Arme-toi d 'un bâton court et  dentelé qu'on  nomme moulinet,  introduis-le dans la chocolatière, et, la pressant entre  les deux mains, imprime­ lui en divers sens des mouvements  répétés. Le liquide se divise, la mousse s'élève; verse-la dans la tasse, renouvelle l'action du moulinet, verse encore; alors enfin tu  peux savourer la liqueur. Assieds-toi, cause,  médis  doucement  du  prochain. »

Le double sens érotique de cette cantate ne vous aura pas échappé ! eh oui, le chocolat est considéré comme un aphrodisiaque,  comme un « amant alimentaire » et à ce titre réprouvé par l’Eglise. Etre

« admis au chocolat » dans les appartements du Régent Philippe d’Orléans, c’est une invitation galante.

Quant à Voltaire, qui est riche, il en consomme plusieurs tasses, généralement debout, quand il travaille « de cinq heures du matin à trois heures de l’après-midi », non pas comme aphrodisiaque mais comme stimulant intellectuel. Et à la fin de sa vie à Ferney, comme sur le tableau de Jean Huber,  c’est presque son unique aliment.

 

S’il y a un peintre du chocolat au 18e siècle, c’est le genevois Jean-Etienne Liotard. Ce tableau avec la jeune femme en vert s’appelle  Le déjeuner, le premier repas de la journée, qui nous fait sortie du jeûne de la nuit, puisqu’autrefois on dînait à midi et on soupait le soir. La pub qui dit en ce moment « on ne dîne plus, on soupe », reprend cette ancienne terminologie. Mais noter qu’on appelle toujours « un déjeuner » un ensemble composé d’une grande tasse et d’ une soucoupe, dont on se sert aujourd’hui pour le petit déjeuner.

Mais il faut du temps avant que l’usage du chocolat s’installe dans les familles même riches, comme sur ce tableau de la fin du 18e où on le consomme encore avec solennité.

 

Voltaire, Rousseau, Mozart, café, chocolat ou vin : 1ère partie, texte et photos
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Café

Le tableau de François Boucher qui fait le fond de notre affiche, s’appelle aussi Le déjeuner, il rentre davantage dans l’intimité familiale, puisqu’il montre une famille au complet qui prend le café le matin.

Le café, autre boisson chaude exotique, est arrivé en Europe  au XVIe siècle via Istanbul. On l’aime aussi beaucoup au 18e, son usage se répand vite, il est moins cher que le chocolat, et  encore aujourd’hui -dans un café-  un café est toujours  moins cher qu’un  chocolat chaud.

Vous pouvez aller dans le plus ancien café de Paris : le Procope,  qui date de 1686, c’est le rendez-vous des artistes, des philosophes, Voltaire et Rousseau y sont venus, mais aussi des bourgeois, des artisans qui viennent discuter des idées nouvelles. Montesquieu, dans les Lettres persanes, ne manque pas d’y faire allusion :

« Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons on dit des nouvelles, dans d’autres on joue aux échecs. Il y en a une où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent : au moins, de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré. »

Au Procope, il y a toujours le bureau où Voltaire aimait s’installer pour travailler, et on appelle toujours un « Voltaire » un expresso avec du chocolat chaud (le verre et l’ordi ne sont pas d’époque !)

Mozart raffole aussi du café et du chocolat qu’il va boire  au café Tomaselli, fondé en 1700,  place du vieux marché à Salzbourg, ou au Café Staiger, ouvert par Anton Staiger en 1753, aujourd’hui place Mozart. Le café est très présent dans la musique de Mozart. Mais je le certifie, Mozart n’est jamais entré dans un café Mozart et n'a jamais mangé de "Mozartkugeln" !

 

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Qui dit café, dit service à café et  folie des services à café et vous en savez quelque chose, puisque celui hérité de Tatie Louisette prend beaucoup trop de place dans votre placard !

Le plus somptueux d’Europe est certainement celui d’Auguste Le Fort à Dresde, tout en or, dans son trésor de la Voûte verte. Mais Auguste le Fort, c’est   un peu le Louis XIV de la Saxe, de la Pologne et de la Lituanie. Il possède la fortune et le droit. Mais comme vous le savez, en Europe, les lois somptuaires réglementent le luxe, limitent  l’usage  des  métaux   précieux, et  favorisent l’essor de la faïence et de la porcelaine.

En France, un médecin, Nicolas de Blégny   définit  dans Le Bon Usage du thé, du café et du chocolat, dans quoi on doit boire le café :

« […] les personnes de qualité qui prennent par délice la boisson de café, ont accoutumé de la faire servir en compagnie sur des soucoupes de cristal, de porcelaine, ou de faïence de Hollande, mais plus ordinairement sur des porte-chiques qu’on appelle cabarets à café. (…) La chique désigne  une tasse de la plus petite espèce. »

Et puis, l’usage du café, du chocolat et du thé se développant, on invente alors des services pour ces 3 boissons chaudes exotiques, on les appelle des cabarets.

 

Voltaire, Rousseau, Mozart, café, chocolat ou vin : 1ère partie, texte et photos
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Voltaire à Cirey

En 1734, Voltaire est menacé d’emprisonnement à la suite de la publication des Lettres Philosophiques. Son amie, la marquise du Châtelet, lui donne alors asile  dans son château de  Cirey, qui se trouve en pleine campagne, très isolé. « Pour venir à Cirey, il  faut  vous  aimer » écrit Voltaire qui vit avec elle la seule passion amoureuse de sa vie.

La marquise du Châtelet née Emilie de Breteuil, a douze ans de moins. Son père, voltairien de la première heure, lui a donné une éducation hors-normes pour l’époque, notamment en maths et en physique. Avec Voltaire, qui parle anglais, elle apprend l’anglais et est la première à traduire les Principes mathématiques de Newton. Pour Voltaire, c’est aussi une période de création intense.

Et quand Mme Pompon-Newton, c’est le surnom que lui donne Voltaire, parce qu’elle est coquette – et un peu trop maquillée !-  et savante,  meurt en 1749, à 43 ans, Voltaire quitte Cirey, complètement  abattu.

 

D’autant plus qu’ils s’amusaient bien, recevaient beaucoup, et l’on ne manquait pas de déguster du chocolat, et d’ailleurs le gâteau Voltaire que vous dégusterez tout à l’heure évoque cette période. Le château plaisait beaucoup à Voltaire qui y a fait faire des travaux et construire un petit théâtre où il joue ses pièces, comme partout où il passe.Leurs journées bien remplies et leur vie trépidante  épuisaient parfois leurs invités comme en témoigne cette lettre :

 

Lettre de   Madame de Graffigny, 1738.  « Nous sortons de l'exécution du troisième acte joué aujourd'hui, il est minuit, nous allons souper… Je suis rendue. C'est le diable, oui le diable, que la vie que nous menons. Après souper, Madame du Châtelet chantera un opéra entier... On ne respire point ici. Nous jouons aujourd'hui l'Enfant Prodigue... Nous avons répété Zaïre...Il faut se friser, se changer, s'ajuster, entendre chanter un opéra. Oh! Quelle galère".  

Fin de la première partie, la suite prochainement ...

 

Nicolas Lancret,  Dame buvant du café dans un jardin avec des enfants.

Nicolas Lancret, Dame buvant du café dans un jardin avec des enfants.

Publié dans Les Yeux de Goethe

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