C'est toujours mieux après

Publié le par Claude Léa Schneider

C'est toujours mieux après

Club Sandwich n°22 du dimanche 5 Mars 2017

« La fiabilité des souvenirs, comme chacun le sait d’expérience, ne vaut pas grand-chose. »

C’est avec ce rappel à l’ordre psychologique que le poète et essayiste allemand,  Durs Grünbein, de passage à Dijon en février dernier,  commence son livre … de souvenirs, justement !

Tu dis :  C’était mieux avant ! mais avant quoi ?

Ça fait près de 70 ans qu’Anny Cordy chante, danse et joue la comédie, ce qui d’ailleurs finit par forcer l’admiration. En 1974  elle chantait La bonne du curé, et elle le chante toujours, tu vois qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Prends conscience de la pérennité des choses.

A propos de curés, à cette époque on ne savait pas grand-chose sur la pédophilie ecclésiastique, au moins aujourd’hui la vérité sort de la vase et vient crever en bulles à la surface.

Oh les belles années 50 …. les Français travaillaient beaucoup et gagnaient peu. Pour la grande majorité des Français : pas de voiture, pas de téléphone, pas de télévision, pas de salle de bains, pas de machine à laver …

Oh les belles années 50 : si je  transpose en euros pour qu’on se rende compte : un ouvrier gagnait la valeur de 90 € par mois quand un transistor en coûtait 38,  soit plus du tiers de son salaire …

C'est toujours mieux après

Ah les belles années 60 … Aujourd’hui on sodomise peut-être à la matraque, je te rappelle que le 17 octobre 1961, on a jeté des Algériens dans la Seine et  que la police de Paris dont le chef était Maurice Papon, lequel avait organisé la déportation des juifs en Gironde entre 1942 et 1944 et qui a été jugé plus tard pour complicité de crimes contre l’humanité, avait donné l’ordre de tirer à vue sur les manifestants algériens qui ne réclamaient rien d’autre que leur indépendance. Et que le nombre de morts n’a toujours pas été établi officiellement. Mais  Papon est mort de vieillesse à 96 ans en 2007.

Ah les belles années 60 … Guerre d’Algérie,- un million et demi de jeunes appelés-, attentats de l’OAS, guerre du Vietnam, guerre du Biafra, guerre des Six Jours, plus toutes celles que j’oublieCombien de morts déjà ?

Tu dis qu’avoir 20 ans en 2017, ce n’est pas facile : mais rappelle-toi qu’en 1914, ce n’était pas drôle non plus, ni en 1939, ni entre 1954 et 1962: d’Avoir 20 ans dans les Aurès. Si un jour tu as l’occasion de voir ce film de René Vautier, très peu diffusé, malgré son prix au Festival de Cannes en 1972, tu ne l’oublieras jamais, je t’assure.

Ah les belles années 60… et la construction du mur de Berlin, l’assassinat de Kennedy et  de Martin Luther King,  la dictature des colonels en Grèce, Nelson Mandela condamné à perpétuité, les essais nucléaires français et le bétonnage du littoral.

Ah les belles années 60 …où on n’était majeur qu’à 21 ans et où pouvait mourir d’aimer.

C'est toujours mieux après

Oh les belles années 70… et  la grâce accordée à Paul Touvier (voir Maurice Papon plus haut), ses négationnistes,  ses créationnistes, son extrême-droite qui s’installe et  la censure d’Hara Kiri, ancêtre de Charlie Hebdo.

Oh les belles années 70… et l’introduction des stock-options dans les sociétés, la libération progressive des marchés financiers et les  belles centrales nucléaires.

Oh les belles années 70… avec ses manifestants du Larzac qu’on n‘écoutait pas davantage que ceux de ND des Landes … On croyait dur comme fer de Lorraine- qu’on était déjà en train de licencier- que notre salut était la croissance.

Oh les belles années 70 … et l’expansion du chômage et ses années de plomb, pas seulement en Italie.

Tiens, et hop ! puisque je publie cet article le 8 mars...et qu'encore aujourd'hui en France une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son compagnon. (source Télérama n°3504, p 26)

Tiens, et hop ! puisque je publie cet article le 8 mars...et qu'encore aujourd'hui en France une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son compagnon. (source Télérama n°3504, p 26)

Ah les belles années 80… et la chute rapide de la dégradation de l’environnement, ses grosses catastrophes pas si naturelles que ça, et ses catastrophes clairement écologiques, Bhopal, Tchernobyl, etc … Combien de morts déjà ?

Ah les belles années 80… et les attentats de l’IRA, la guerre des Malouines, la guerre Iran-Irak, la guerre du Liban, la Valse avec Bachir, plus tout ce que j’oublie … Combien de morts déjà ?

Ah les belles années 80…. et l’apparition du sida. Combien de morts déjà ?

Ah les belles années 80… Ronald Reagan, Margaret Thatcher et le flanc ouvert au libéralisme sauvage.

Ah les belles années 80… la progression de la misère et l’ouverture par Coluche des Restos du cœur, aujourd’hui plus que jamais nécessaires.

C'est toujours mieux après
C'est toujours mieux après

Oh les belles années 90… et ses guerres en Yougoslavie, en Tchéchénie, au Congo, au Libéria, en Sierra Léone, la guerre civile en Algérie, le génocide des Tutsis au  Rwanda, plus tout ce que j’oublie … Combien de morts déjà ?

Oh les belles années 90…. et leurs sommets écologiques dont les décisions ne sont pas suivies d’effet : Sommet de Rio, Protocole de Kyoto, Forum de l’eau …

Oh les belles années 90… ses séismes, ses cyclones, ses ouragans, ses OGM  et ses famines …… Combien de morts déjà ?

Un petit tour dans les années 90 ? Lisez ces deux excellents livres d'Andréï Kourlov, écrivain ukrainien russophone, venu à Dijon il y a 3 ans pour le festival Clameurs.
Un petit tour dans les années 90 ? Lisez ces deux excellents livres d'Andréï Kourlov, écrivain ukrainien russophone, venu à Dijon il y a 3 ans pour le festival Clameurs.

Un petit tour dans les années 90 ? Lisez ces deux excellents livres d'Andréï Kourlov, écrivain ukrainien russophone, venu à Dijon il y a 3 ans pour le festival Clameurs.

Ah les belles années 2000… considérées comme les moins violentes depuis 1840, moins de 1 million de tués par des violence d’Etat, dit Wikipédia... certes, mais rappelle-toi : le 11 septembre, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Irak, le Darfour, et  en toile de fond de tout ça le permanent conflit israélo-palestinien, la dégradation accélérée de l’environnement, plus tout ce que j’oublie… Combien de morts déjà ?

Bon, je  continue ou on s’arrête là ?

En vérité il n’y a pas d’âge d’or, il y avait ta jeunesse passée, dont tu es peut-être nostalgique, mais crois-moi la nostalgie, c’est un très très mauvais plan.

Ou ta jeunesse présente, dont le propre est la peur de l’avenir, mais ça c’est dans l’ordre des choses.

En vérité « C’est toujours mieux après coup » parce que du temps passé, c’est du temps que l’on est sûr d’avoir vécu. C’est du "déjà ça de gagné". C’est déjà un morceau de nous  que Poutine, Trump ou un autre n’aura pas.

« Encore un que les Prussiens n’auront pas ! » disait déjà, à la fin d’un bon repas, mon arrière-grand-mère que je n’ai pas connue.

C'est toujours mieux après

En France et en Europe, il y a eu des périodes de quasi plein-d’emploi, et tu as raison, c’est certainement là le plus important de tout, mais tu ne m’empêcheras pas de ne pas aimer ces 30 glorieuses de certitudes, d’idéologies, d’enfermement dans le culte d’un progrès, dont on s’aperçoit maintenant qu’il n’en était pas un. Au moins aujourd’hui, on sait mieux se poser des questions, même si on n’a pas toujours les réponses.

Je ne veux pas me prendre pour Hannah Arendt, mais tout de même, le 20ème siècle a banalisé, industrialisé et mondialisé la barbarie pour les hommes, comme pour les bêtes.

On le voit aujourd’hui, le « plus jamais ça » tient à peine une génération, et après ça recommence. Plus loin on est allé dans l’escalade de la barbarie, aussi longtemps on devra la supporter.

Alors "Carpe diem quam minimum credula postero", comme dirait Julie, et comme disait déjà  le poète Horace vers 22 avant Jésus-Christ.

Mais pourquoi je te raconte tout ça ?! Mais parce que, chaque année, tu me dis que  c’est l’an pire, alors je contre-attaque !

Et le podcast complet de l'émission, c'est ci-dessous. A très vite !

http://www.radio-cultures-dijon.com/podcasts/club-sandwich-emission-du-dimanche-5-mars-2017-209

Publié dans Chroniques

Commenter cet article