Dresde : cité-jardin et poésie contemporaine

Publié le par Claude Léa Schneider

Cité-jardin de Hellerau (quartier de Dresde)

Cité-jardin de Hellerau (quartier de Dresde)

Petit retour sur des moments forts de février 2017, quand la Maison de Rhénanie-Palatinat accueillait une exposition sur Hellerau  et conjointement l'écrivain et poète allemand Durs Grünbein à l'occasion de TemPoésie.

Hellerau est un quartier du nord de la ville de Dresde (en Saxe, Allemagne du Nord)  connu pour avoir été le cadre de  l'implantation d'une des premières cités-jardins.

Hellerau  a attiré de nombreux artistes, compositeurs, écrivains, danseurs, scénographes, pédagogues ... dont le pédagogue écossais Alexander Sutherland Neill  qui a fondé son école à Hellerau avant de la transférer à Summerhill, dans le Suffolk en 1924.

La cité jardin comprenait également un théâtre très moderne -le Festspielhaus- où sont venus Diaghilev, Nijinsky, Rachmaninov ...

Le quartier comprenait aussi une importante fabrique de meubles design très réputée.

L'expérience sociale, artistique et utopique de Hellerau a pris fin en 1933 avec l'arrivée des nazis.

Du temps de la RDA, le Festspielhaus a été occupé par l'Armée rouge jusqu'à la chute du Mur de Berlin.

Aujourd'hui, devenu le Kunstforum Hellerau, c'est un centre artistique européen.

Pour en savoir davantage, suivez les liens ci-dessous (en français)

et un document intéressant avec beaucoup de photos sur 3 cités-jradins, dont Hellerau : (en bilingue)

https://www.dresden.de/media/pdf/europa/Strassburg-hellerau-stockfeld

Dresde : cité-jardin et poésie contemporaine
Hellerau, le Festspielhaus.

Hellerau, le Festspielhaus.

L'écrivain et poète Durs Grünbein est né à Dresde en 1962. Il a vécu dans le quartier de Hellerau. Il raconte des épisodes de son enfance dans son roman Die Jahre im Zoo (Les années au zoo), roman non encore traduit en français, mais dont vous trouverez un extrait ci-dessous, traduit par notre atelier collectif de traduction de la Maison de Rhénanie-Palatinat.

Cette "ouverture", qui est l'incipit du roman, montre les cadrages particuliers (plongée et contre-plongée) qui caractérisent son style narratif qualifié parfois de "baroque post-moderne".

« Tout l’art de Durs Grünbein, qui est l’un des grands auteurs allemands d’aujourd’hui, est de mettre de la tension narrative, de « l’épopée » dans la poésie, d’en faire un récit », écrit Georges-Arthur Goldschmidt dans la préface du recueil Après les satires.

 

 

           

"Ouverture après coup (Ouvertüre im nachhinein  )

La fiabilité des souvenirs, comme chacun le sait d’expérience, ne vaut pas grand-chose.  Matière et mémoire  ont ceci en commun qu’elles peuvent engloutir des mondes entiers sans que la surface des jours montre la moindre ride. En réalité  tout comme disparaissent d’un clic des visages, des quartiers et  des scènes de rue, des pans entiers de vie  peuvent être  balayés avec les lieux  et les sentiments correspondants  comme s’ils n’avaient jamais existé.

Pourtant je me souviens  encore parfaitement de mon  premier cauchemar. Il était resté gravé en moi parce qu’il s’était répété de nombreuses nuits. Jusque-là j’ai dû  être relié à tout et à tous, à la manière des peuples primitifs et des petits enfants : à partir de ce moment je ne fus  plus que l’enfant unique,  dans tout ce qu’il avait de perdu et de raté. Le déroulement était toujours le même. Ça se passait dans notre maison du lotissement de Hellerau à la périphérie de Dresde, où nous avions emménagé peu de temps avant que j’aille à l’école, et ça devait être à l’époque où  l’on apprenait à lire, à écrire et les bases du calcul.

L’obscurité venue, à peine étais-je allongé dans mon lit que l’espace commençait à  s’élargir vers le haut et à tourner autour de moi.  De très haut je me voyais moi-même, minuscule, couché en bas dans mon pyjama à fleurs. Au-dessus de la chambre, séparée seulement de celle où dormaient les parents par une porte coulissante à  vitre dépolie, et qui nous servait de salle de séjour dans la journée, la maison était éventrée.  Le plafond s’était ouvert sur la nuit  comme la coupole d’un observatoire. Entre moi et l’univers il n’y avait plus de toit et au-dessus des armoires  commençait désormais le firmament. J’étais exposé  à l’espace extérieur, humide, froid et incommensurablement noir et j’avais l’impression d’y être aspiré  avec grande force. Mon lit, mon lit que j’aimais tant, ne m’offrait plus aucun appui, le seul lieu où j’étais protégé des agressions du monde. J’étais ce cosmonaute malheureux (on utilisait alors la terminologie soviétique officielle, les Astronautes étant les Américains), celui qui était tombé par erreur par la trappe de sa station spatiale, et qui à présent errait, cordon ombilical coupé, câble sectionné. Ce qui me faisait peur, c’était  que je ne trouvais aucune prise dans cette obscurité où il n’y avait plus ni haut ni bas, et en revanche j’avais l’impression que mon crâne avait été ouvert et que mon cerveau était  à l’air libre, comme un œuf qu’on coupe au petit déjeuner – ce pourquoi il y avait clairement devant mes yeux la forme ronde du coupe-œuf avec lequel une partie de ma famille décapitait à table les œufs à la coque. Je sentais autour de mon front un souffle cosmique glacial, je gelais de tout mon corps et j’étais perdu jusqu’au petit doigt de pied. Une peur infinie m’avait saisi, un sens ancestral de peur panique de devoir me décomposer, me répandre dans l’univers.

Pendant ce temps-là, les parents, dans la pièce voisine, se terraient dans leurs lits et ne pouvaient ou ne devaient pas me sauver, quand bien même je gémissais lamentablement. J’avais l’impression qu’ils se trouvaient à des kilomètres de moi. Au début, ma mère s’était levée et avait essayé de m’apaiser. Mais dans le fond, elle ne comprenait pas grand-chose à ma détresse, et son ignorance bienveillante me fendait le cœur. Derrière, le père disait en ronchonnant que je devais laisser tomber ces sottises. Plus tard ma mère a également renoncé à me croire lorsque, tremblant de froid,  je racontais mon odyssée à travers l’univers. Ma situation restait inconsolable. C’est ainsi qu’au bout d’un moment je m’endormais en pleurnichant doucement, sous le scintillement insensible des étoiles.

Dès lors tout changea, et rien ne fut plus comme aux siècles de mon enfance. Aujourd’hui il me semble que c’est comme si certaines choses dans  ma vie avaient pris un tour particulier, une dérivation, à peine perceptible, mais un peu plus évidente chaque jour, de la normale. Je ne connais pas de meilleur mot pour l’exprimer que aberration, un terme qui rayonne de tous côtés, qui plus tard resta gravé dans ma mémoire en cours d’astronomie. En même temps on pouvait le voir partout : pas un individu qui ne s’écarte à sa manière du commun des mortels. Pas un regard vers le  firmament sans que les constellations  ne s’écartent de l’observateur lorsque le vertige de la rotation de la terre le saisit. Pas une image qui ne génère son illusion d’optique. Je ne sais absolument pas à quoi servait cette série de cauchemars  mais je suis certain qu’elle  a tiré un trait  sur ma conscience à peine éveillée. J’avais sept ans lorsque la certitude d’être mortel m’effleura, le sentiment d’être exposé à l’univers."

Die Jahre im Zoo, traduction: Atelier de traduction de la Maison de Rhénanie-Palatinat, dirigé par Ursula Hurson, Dijon, février 2017.

 

Dresde : cité-jardin et poésie contemporaine

« Ses images sont des radiographies aux rayons X, ses poèmes des ombres de poèmes jetés sur le papier comme provenant d’un éclair atomique. Le secret de sa productivité se trouve dans son insatiable curiosité de l’offre de catastrophes que le siècle tient en réserve sous les étoiles comme sous le microscope » écrit le grand écrivain Heiner Müller qui a contribué à le faire connaître.

Pour ma part, ayant en tête comme tout le monde  l'image de Dresde en ruines après le bombardement de février 1945, et ayant visité la Dresde d'aujourd'hui, j'ai particulièrement apprécié de traduire et découvrir la Dresde à "l'instant G", celle  de la RDA des souvenirs de Durs Grünbein.

"À quoi bon te plaindre, toi qui es né après ? Ta ville natale, mon ami,

Avait disparu depuis longtemps, lorsque ta petite personne vint au monde.

Les yeux en larmes c’est autre chose que les cheveux gris.

Tu files à toute jambe, comme ton nom l’indique : un fruit encore vert.

Dix-sept ans ont suffi,  tout juste le temps de grandir,

Pour effacer ce qui fut. Un gris stricte et uniforme

A scellé les blessures,  et de l’enchantement n’est resté que –  simple gouvernance.

Ce n’est pas par nécessité qu’ils l’ont abattu, le paon de Saxe.

Des lichens ont envahi, indestructibles,  les fleurons de grès.

Élégie, ça revient comme le hoquet. À quoi bon ruminer ?"

traduction: Atelier de traduction de la Maison de Rhénanie-Palatinat, dirigé par Ursula Hurson, Dijon, février 2017.

Gerhard Richter, Familie nach Altem Meister, 1965. Munich, musée Brandhorst.

Gerhard Richter, Familie nach Altem Meister, 1965. Munich, musée Brandhorst.

Petite biblio d'ouvrages traduits ou non.
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J'espère que cet article vous aura intéressé-e ! N'hésitez pas à me laisser un message.

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Publié dans Les Yeux de Goethe

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