Matcha-Macho

Publié le par Claude Léa Schneider

Matcha-Macho, ou à la manière de Pirandello : 1184 personnages en quête d’auteurs.

Aujourd’hui, j’ai fait un cake au matcha. Vous connaissez sans doute le matcha :  c’est un thé vert,  moulu très fin, qu’on utilise en cuisine.

Maintenant  je vous propose un feuilleté au macho.  Je ne sais pas si ça  conviendra à votre régime, parce que je vais vous proposer  une recette d’Ancien Régime. Mais allez voir qu’on peut très très facilement l’actualiser.

Bon, maintenant, est-ce que vous avez de quoi écrire ? Prenez de quoi noter la recette.

 

Cake au thé vert matcha

Cake au thé vert matcha

En février dernier, le Courrier international a consacré  un article aux femmes peintres oubliées de la Renaissance italienne.  Parce que il y a une fondation américaine qui s’appelle  Advancing Women Artists (AWA) [pour la promotion des femmes artistes] qui  fouille dans les archives, les églises et  les sous-sols de Florence à la recherche de tableaux, souvent splendides, qui sont là à pourrir, certains depuis des siècles, dans l’humidité et sous les déjections de chauves-souris,  parce qu’ils  ont eu le malheur d’avoir été peints par des femmes.

Cette fondation  a déjà retrouvé 2000 tableaux ;  elle en a  restauré  pour l’instant 60 qu’elle  expose. Attention, ce n’est pas des petits tableaux de bouquets et des miniatures, dites « féminines ».  Non ! il y a tous les sujets, y compris les sujets « nobles » et les sujets religieux.

Par exemple, au 16e siècle, une jeune florentine qui s’appelait Plautilla Nelli, née d’une famille riche de Florence qui l’a enfermée au couvent à 14 ans,  a peint des œuvres magnifiques, dont une Cène, comme Léonard de Vinci, une Cène de 7 m de haut, immense tableau qui a été retrouvé et restauré.  Plautilla Nelli était  pourtant reconnue à son époque comme une peintre excellente, mais elle a été complètement escamotée ensuite par ce qu’on pourrait appeler le culte –machiste- des « grands hommes ».

Plautilla Nelli, Cène, vers 1550.

Plautilla Nelli, Cène, vers 1550.

 Bizarrerie de notre langue :  pas d’équivalent féminin à « grands hommes »,  c’est comme ça : un « grand homme » se distingue par le sens d’un « homme grand », mais une « grande femme » ne se distingue pas d’une « femme grande » !

Bon, vous avez toujours de quoi écrire ? je vous donne l’adresse d’un site : siefar.org/   Société-Internationale-Étude-Femmes-Ancien-Régime

Qu’est-ce que c’est ? c’est une société internationale, qui s’est créée en 2000, pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime  et qui a –je cite :  « pour vocation l’étude des conditions de vie, des actions, des œuvres et de la pensée des femmes des périodes précédant la Révolution française. [La SIEFAR] travaille à mieux faire connaître ces domaines, pour rendre visible la présence des femmes dans la vie économique, politique, intellectuelle, scientifique et artistique des siècles passés et faire cesser le silence qui continue trop souvent à régner

Et sur ce site décidément bien intéressant, on trouve un dictionnaire, avec une catégorie « Avis de recherche »  de 1184 noms de femmes qui ont compté dans leur époque, qui ont  été citées par des biographes anciens mais sur lesquelles la recherche aujourd’hui ne travaille pas ou plus,  femmes dont certaines sont tombées dans l’oubli et qui sont en quête de biographes du XXIe siècle, pour en faire une étude  moderne.

J’ai donc parcouru ces 1184 noms : on y trouve des curiosités, et c’est sûr, j’aimerais bien savoir qui étaient Mademoiselle Corail, et  Mademoiselle Souris,  dite La Souris, qui ont vécu au 17e-18e siècle, mais j’ai été consternée de trouver dans cette liste de noms, des noms très connus, dont des noms de reines, de reines  de France :

  • Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI et mère de Charles VII
  • Marguerite de Bourgogne, celle qui était la femme  de Louis X «le Hutin»
  • Marie de Médicis, femme d’Henri IV
  • Marie Stuart, reine de France et reine d’ Ecosse
  • La belle Agnès Sorel, dite « dame de beauté » : « Sois belle et tais-toi » et  on ne saura plus rien sur toi !
  • La reine Christine de Suède
  • Madeleine et Armande Béjart, qui ont pourtant beaucoup compté dans la vie de Molière, l’une sa compagne de toute une vie et l’autre sa femme.
  • Et même Marie Brizard, inventrice au 18e siècle d’une anisette- à consommer avec  modération-  mais tout de même aujourd’hui Marie Brizard est  une société cotée en Bourse !
  • Et sur toutes ces femmes, rien, pas d’études contemporaines ! Alors, avis aux chercheuses, ou aux chercheures et aux chercheurs en quête de sujets innovants.
Frédéric Peyson, Marguerite de Bourgogne assise, vers 1844, dans le meilleur  style "troubadour" !

Frédéric Peyson, Marguerite de Bourgogne assise, vers 1844, dans le meilleur style "troubadour" !

Comment j’ai découvert  ce site ? eh bien en travaillant sur Denis Diderot et le vin, j’ai croisé beaucoup de femmes qui ont compté au 18e siècle, dont, entre autres,  deux grandes artistes  que le machisme a mal traitées à plusieurs égards :

Anna Dorothea Therbusch, grande portraitiste berlinoise qui s’est installée à Paris en 1765- elle a peint un portait de Diderot-  mais elle  a été tellement mal reçue par ses collègues masculins qu’elle a quitté Paris 3 ans après et qu’elle est   retournée à Berlin ; et pourtant elle était membre de plusieurs académies européennes. Sur Wikipédia, il y a son autoportrait avec une lunette, et c’est particulièrement audacieux et chouette

Portrait de Marie-AnneCollot par son mari, Falconet fils, 1773.

Portrait de Marie-AnneCollot par son mari, Falconet fils, 1773.

Et Marie-Anne Collot, une des rares sculptrices professionnelles de l’Ancien Régime : c’était la belle-fille du sculpteur Falconet, malheureuse et maltraitée par son mari, fils de Falconet. Et quand Falconet père a merdouillé-parce qu’il n’ y a pas d’autre mot- pendant 12 ans à St Pétersbourg, à réaliser  la statue de Pierre le Grand que Catherine II lui avait commandée, qui c’est qui lui a sauvé la mise en sculptant la tête de Pierre le Grand qu’il n’arrivait pas à faire ? sa jeune belle-fille de 19 ans. Et, de l’avis des contemporains, c’est la partie la plus réussie de cette la sculpture monumentale. Les œuvres sauvegardées de  Marie-Anne Collot sont aujourd’hui visibles au musée de Nancy

Voilà maintenant  mon feuilleté au macho est cuit-cuit  à point. Vous reprendrez bien un peu de cake au matcha ?

Claude Léa Schneider, septembre 2019.

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Publié dans Chroniques, Station Simone

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