Le Tupperware ivre : Plastique bernant 3

Publié le par Claude Léa Schneider

Toutes mes excuses, Rimbaud, mais c'est pour la bonne cause !

Toutes mes excuses, Rimbaud, mais c'est pour la bonne cause !

Je suis un pichet gradué Tupperware.

« Comme je descendais les Fleuves impassibles » Non !  en 2032,  les fleuves n’étaient plus impassibles, et  commençons par le commencement.

Je suis un pichet gradué Tupperware. Voilà près de 40 ans que je suis né, tout neuf et super résistant, en France, dans notre usine de Joué-lès-Tours, de mon père, Brevet 1946, et de ma mère, Polyéthylène, qui me trouvait trop mignon avec mes graduations en relief  et mon joli couvercle bleu.

Et  puis,  du Val de Loire on m’a transporté en Val de Saône : j’aime les liquides, l’eau, le lait, la pâte à crêpes, les fleuves, la mer et leurs teintes graduées.

Et  puis, tu m’as accueilli, chère hôtesse.

Tupperware Party

Tupperware Party

Je n’oublierai jamais cette belle journée de démonstration-vente dans ta maison des bords de Saône. Tu avais réuni des amies et des voisines  et tu avais organisé une superbe fête. Je n’étais pas seul non plus : avec moi il y avait les frères Ramequins-frigo, les sœurs jumelles Boîtes micro-onde, Mr Shaker, Cocotte Isotherme,  et d’autres compagnons de voyage.

Tout de suite, j’ai beaucoup aimé ta maison au bord de l’eau, chère hôtesse, et j’espérais secrètement rester chez toi et ne pas aller dans une autre maison. C’est ce qui est arrivé :  tu nous as gardés  et nous sommes restés, les frères Ramequins,  Cocotte isotherme, la râpe à parmesan et moi. Et dans ta cuisine, j’ai eu la chance de retrouver des aînés, déjà installés, comme Boîte à fromages, une vraie copine, bien que nettement plus âgée. Mais nous sommes faits d’un plastique tellement résistant !

Le Tupperware ivre : Plastique bernant 3

 Maintenant tu n’es plus, chère hôtesse, mais que de beaux souvenirs partagés : j’aimais surtout quand je te servais à préparer la pâte à crêpes et à doser la farine et le lait, et le rhum ! Que de belles soirées de Chandeleur  nous avons passées ! Et aussi tous ces pique-niques où tu m’emmenais avec Cocotte Isotherme et  Boîte à fromages :  nous étions  beaucoup moins casaniers que la râpe à parmesan. Quelle merveille cette belle nappe en plastique à fleurs déployée sur un pré, ces boissons multicolores  et toutes ces pailles fluo ! ça planait pour nous !

Mon émotion déborde à plus de 1 litre 5 à l’évocation  de ces beaux souvenirs, chère hôtesse, maintenant que ta maison a été engloutie, et que tu as été emportée par les grandes crues de 2030… Nous, nous avons survécu, mais  nous sommes faits d’un plastique tellement résistant ! 

Inondations dans le Sud-Est : 23-11-2019http://www.leparisien.fr/societe/inondations-dans-le-sud-est-un-homme-porte-disparu-des-dizaines-d-avions-cloues-au-sol-23-11-2019-8200083.php

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Le plus pénible a été de voir ta maison disparaître sous la Saône dont le niveau montait à toute allure. Déjà, nous nous étions échappés de la cuisine, j’avais libéré les frères Ramequins de leur chambre froide et nous flottions sur le lac qui avait été ton jardin …Que faire, nous demandions-nous ? Nous ne dérivions pas à la même vitesse, il fallait bien nous séparer. Mais ce n’était pas triste ! Nous savions qu’un jour nous nous retrouverions tous ensemble dans l’océan Pacifique, sur le 7ème  continent. Nous sommes faits d’un plastique tellement résistant !

 C’est dans ce grand espoir que nous nous sommes quittés. Boîte à fromages regrettait que tu n’aies jamais acheté de fromages basques et voulut mettre cap au Sud-Ouest.

Quant à moi,  les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots.

Car je n’avais qu’une destination en tête : Venise !

Canaletto, La Place St Marc à Venise, vers 1740-1750

Canaletto, La Place St Marc à Venise, vers 1740-1750

Tout de suite, j’ai remarqué que le paysage

autour de nous s’était transformé depuis ces dernières années 

et déjà le courant  impétueux de la Saône, charriant  

pierres, gravats, pneus et branchages,

m’emportait rapidement vers Lyon et le Rhône,

 où je perdis mon beau couvercle bleu dans le chaos d’un tourbillon.

J’ai vu dans le clapotis furieux des barils  métalliques

Des toitures entières renversées, dérivant

Comme des nefs folles,

J’ai vu l’eau verte pénétrer dans des remorques éventrées,

Grasses de vomissures de fuel.

J’ai heurté, savez-vous, d’innombrables épaves.

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,

Et les ressacs, et les courants, 

J’ai traversé les Alpes, gagné la Suisse :

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braise !

En arrivant  en Italie j’ai vu les grands lacs se rejoindre

Comme s’ils formaient une mer intérieure.

http://www.meteo-paris.com/actualites/inondations-dramatiques-en-italie-le-lac-majeur-deborde-14-novembre-2014.html

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Enfin à Padoue, je pus rejoindre la Brenta qui me conduirait à la cité des Doges.

Dans les clapotements furieux des marées

La lagune a béni mes éveils maritimes

Le soleil apparut, infusé d’astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts,

Dans des reflets iridescents des hydrocarbures.

Je fus surpris en découvrant cette cité presque engloutie. Un fût de dioxine, qui flottait à côté de moi et qui  était du coin- il venait du complexe pétrochimique de  Marghera- m’apprit que les digues MOSE prévues pour une acqua alta de 3m- et qui d’ailleurs n’avaient jamais vraiment fonctionné- étaient depuis longtemps submergées par les crues de 4 m.

https://www.nicematin.com/meteo/videos-un-desastre-les-incroyables-images-de-la-pire-maree-haute-depuis-53-ans-a-venise-430815

https://www.nicematin.com/meteo/videos-un-desastre-les-incroyables-images-de-la-pire-maree-haute-depuis-53-ans-a-venise-430815

Le courant me poussa tout droit vers le narthex de la basilique St Marc où ne se pressaient plus des foules de touristes, comme je te l’avais entendu décrire, chère hôtesse, mais la cohorte toujours renouvelée des bouteilles en plastique. J’entrai.  Et à l’intérieur … Je flottais magnifiquement à la hauteur des coupoles byzantines. Ah, chère hôtesse, je suis sûr que tu n’as pas pu admirer les précieuses mosaïques dorées d’aussi près que moi. Cependant on sentait dans l’air, non un parfum d’encens, mais une persistante odeur de vase,  d’acétone et de … molybdène, m’apprirent deux barils blessés qui se tenaient tout près de moi.  Et d’un coup je me sentis comme ramolli. Pourtant je suis fait d’un plastique tellement résistant !

intérieur de la Basilique St Marc

intérieur de la Basilique St Marc

Mais quels sont ces craquements ? Des tesselles se détachent des voûtes,  qui se fissurent, il semble que tout … s’effondre … impossible de remonter le courant vers  la sortie !  Et que vais –je devenir, moi, né  pour durer  1000 ans, pauvre petit pichet Tupperware gradué, dégradé, misérable bol de plastique, même pas byzantin, et comment retrouver mes amis ?

O que St Marc éclate ! O que j’aille à la mer !

                                                                                       Claude Léa Schneider   13 JANVIER 2020

 

Biennale de Venise -Lorenzo-Quinn_Support_Venise2017_ML-1200x900

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Arthur Rimbaud, manuscrit du Bateau ivre.

Arthur Rimbaud, manuscrit du Bateau ivre.

Retrouvez cette chronique dans BCG  Episode 5 sur STATION SIMONE
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