DECONFINONS AVEC YAN LIANKE

Publié le par Claude Léa Schneider

DECONFINONS AVEC YAN LIANKE

Nul doute que dans les jours prochains je vais me procurer  un roman de Yan LIANKE !

Je n’en ai encore jamais lu. Et vous ?

Cette envie m’est venue en  lisant  la leçon inaugurale que cet écrivain chinois a adressée à ses  étudiants de lettres de Hong Kong.  On trouve ce texte  dans le n° de mars 2020 (n°1532) du Courrier International dans un article titré «  Ne laissons pas Pékin réécrire l’histoire de l’épidémie. » (lien en annexe en fin d'article )

La Chine est particulièrement  douée pour la manipulation de  l’Histoire à coups de  mensonges et de crises d’amnésie, bien qu’elle n’en ait pas le triste monopole.

Yan LIANKE,  né en 1958 de parents pauvres et illettrés du Henan,  a réussi à se sortir de cette condition en entrant en 1979 dans l’Armée populaire de Libération et en y devenant écrivain.  On devine qu’il n’avait pas le choix. On devine aussi  ce qu’il a dû être contraint de rédiger sous les ordres des thuriféraires de cette « armée de libération » et quelles couleuvres lexicales et petits arrangements avec la réalité sémantiques il a dû avaler.  Il a tenu bon, a commencé à être inquiété en 1992, puis censuré en 1994, et définitivement chassé de l’armée en 2002 quand il a écrit Bons baisers de Lénine, immédiatement censuré.

 

DECONFINONS AVEC YAN LIANKE

Cette fois, Yan LIANKE ne parle pas de la folie maoïste, mais de l’épidémie de Covid-19. Il s’interroge sur les chiffres officiels et il craint l’oubli à jamais de la réalité des faits si la vérité n’est pas reconnue dès à présent. Et nous pouvons nous interroger et nous inquiéter avec lui.

« Quand j’étais petit, lorsque je commettais la même erreur deux  ou trois fois de suite, mes parents m’appelaient et me demandaient en pointant un doigt sur mon front : “As-tu une mémoire ?” (…) Car perdre la mémoire, c’est risquer de perdre aussi les outils ou la capacité de cuisiner ou de cultiver.(…)

Pourquoi parler de tout cela aujourd’hui ? Parce que l’épidémie de Covid-19, cette catastrophe d’envergure nationale et internationale, n’est pas encore vraiment endiguée ; la contamination est loin d’être terminée.(…) Depuis que le Covid-19 est entré pas à pas dans nos vies, nous ne savons pas précisément combien de gens sont morts à ce jour, que ce soit dans les hôpitaux ou en dehors. Nous n’avons même pas encore eu le temps de nous en enquérir, et le temps passant, cela pourrait bien rester un mystère à jamais.(...)

Désormais, les souvenirs d’un individu sont un outil du temps présent, où les souvenirs d’une collectivité et d’une nation dictent à un individu la part des choses à oublier et celle des choses à retenir. (...)

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En  France, des chercheurs  planchent  à juste titre sur le succès des théories complotistes. Mais s’interroge-t-on sur les causes de l’érosion  de la confiance dans le discours officiel ? Sans même évoquer les lourds secrets d’État, ni Tchernobyl - il n’a jamais été dit officiellement que le nuage de Tchernobyl ne franchissait pas nos frontières, c'était juste un bulletin météo - (lien en annexe en fin d'article ), nous connaissons aussi le déni d’État, les affirmations contradictoires et les  arrangements avec la vérité.

A cet égard, le triste et scandaleux épisode des masques est exemplaire ! Il se trouve que suivant le conseil d'une professionnelle de santé bien avisée,  j'en porte chez moi depuis des années pour faire du ménage ou vider l'aspirateur, ce qui a réduit considérablement rhumes et sinusite.  Les masques sont très efficaces et il a toujours été très difficile de s'en procurer en pharmacie. Ce n'était un secret pour personne.

 

Petite parenthèse à  propos de masques et de Chine : vous avez des jeunes près de vous ? Regardez donc avec eux ce magnifique film chinois de Wu Tiang Ming : "Le Roi des masques" et ensuite discutez avec eux du sort réservé aux filles en Chine jusqu'au XXe siècle compris. Pas de craintes pour les cœurs sensibles : le film finit bien !

 

Infantilisation généralisée

Des étudiants  allemands et italiens, avec qui j'ai l'habitude de discuter et qui  travaillent avec des étudiants français, font la même  remarque : les jeunes Français ne sont pas suffisamment élevés à être autonomes et responsables.

Sans doute cela explique-t-il pourquoi  l'État français traite ses concitoyens comme l’enseignement français a historiquement  l’habitude de traiter ses élèves :  sans  faire confiance et sans développer le sens des responsabilités. Il était frappant pendant cette période de comparer les interventions télévisées d'Angela MERKEL avec les interventions gouvernementales françaises.

D'un côté un discours qui en appelait posément  à la responsabilité collective, de l'autre cette façon judéo-chrétienne de considérer  les Français, dans un rapport de sujétion, comme s'ils étaient vaguement fautifs.

 De même appliquer les mêmes mesures de confinement en Ile-de-France et dans le Massif central a semblé absurde à plus d'un. Encore une fois, ça sent la punition générale, qui est, rappelons-le, aussi illégale qu’arbitraire.

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Pendant ce confinement, notre jargon hexagonal s'est emballé !

"Hexagonal" en référence à un  petit livre de poche de 1970 -L'hexagonal tel qu'on le parle, de Robert BEAUVAIS- que je conserve précieusement.

Tout d'abord cette horrible expression de "distanciation sociale" au lieu "distance physique", tout simplement !

La "distanciation", c'est soit le recul (intellectuel, psychologique) que l'on prend par rapport à ce qu'on fait, à ce qu'on montre. C'est pourquoi ce terme est parfaitement adapté à l'effet voulu dans certaines pièces du  théâtre de Brecht : Verfremdungseffekt = effet de distanciation.

Et c'est aussi "l'écart, le refus de relation entre les différentes classes sociales", et alors là, pas la peine de nous l'imposer, cette distanciation  est déjà  particulièrement bien installée dans la société française !

Et pourquoi "social(e)" et non "physique" puisqu'il s'agit de se protéger d'un virus ? sans doute parce qu'on a créé récemment l'abominable et inutile néologisme : "sociétal(e)" alors que l'adjectif  social(e) suffit à tous les emplois.

Si comme moi vous donnez des cours de "Français Langue Étrangère" (FLE) et que vos étudiants vous demandent de leur expliquer le sens des phrases qui accompagnent les 7 cases à cocher de la fameuse "attestation de déplacement dérogatoire"-qui a pu pondre un titre pareil ?! - vous allez passer un moment tristement réjouissant ....

Et comme "dans les milieux autorisés, on s'autorise à penser", comme disait si bien COLUCHEvoilà maintenant qu’on nous incite à passer « un été apprenant » !

"Un été apprenant" avec quelques pauses pour jouer au  "référentiel bondissant en présentiel" sans doute ?!   NB : Pour les non -initiés au jargon hexagonal des instructions de l’Éducation nationale, le « référentiel bondissant » a désigné très sérieusement... un ballon !

"Un été apprenant" , nous voici une fois de plus infantilisés et  enjoints d'emporter un cahier de vacances ! comme si les Français n’étaient pas capables d’aller vers la culture tout seuls ! 

Rappelons que l’édition française de la  Nuit des Musées  a attiré plus de 2 millions de personnes en 2019,   qu'il y a eu 7,5 millions de festivaliers  cette même  année et plus de 12 millions de visiteurs en France en 2018 pour le seul week-end  des journées du Patrimoine !

Allez, petite citation (de mémoire) de Jean GUEHENNO -autre enfant pauvre qui s'est arraché à sa condition-  citation sur laquelle nos milieux autorisés feraient bien de méditer :  « Je pense que l’essentiel de la culture est dans l’appétit qui la fait rechercher. »

Jean GUEHENNO qui s'est arraché à sa condition pour plonger dans les tranchées de la Guerre de 14, osant dire, dans "Journal d'un homme de 40 ans"  « la seule chose qu'on n'ose jamais dire, parce qu'elle fait crier d'horreur les mères, les épouses, les enfants, les amis... Je dirai donc que cette mort innombrable fut inutile. Je dirai donc que j'ai conscience que mes amis sont morts pour rien. Douze millions de morts pour rien ».

 

Voilà qui nous ramène directement à la leçon inaugurale de Yan LIANKE et à ses interrogations que nous pouvons de tout cœur partager :

« Pourquoi les fosses de l’histoire doivent-elles toujours se remplir de milliers et de milliers de morts de simples gens, et les tragédies de notre époque être assumées par des milliers et des milliers de nos vies ?

Dans le grand flot de notre époque, les souvenirs personnels sont souvent considérés comme l’écume et le rugissement superflus de notre temps, que celui-ci pourra effacer. Le temps est capable sans bruit, sans un mot, de faire en sorte qu’ils n’aient jamais existé. »

« C’est ainsi qu’une fois les souvenirs passés dans la noria du temps, arrive le gigantesque oubli. C’en est fini des corps humains dotés d’une âme. Le calme a été établi ; le minuscule pivot de la vérité, sur lequel la terre s’appuie pour tourner, n’est plus là. Ainsi, l’histoire n’est plus que légendes sans fondements, oublis et imagination. Voilà pourquoi grandir avec une mémoire et des souvenirs personnels qui ne peuvent être altérés ni faire disparaître est important. Ce sont les fondements essentiels pour pouvoir dire la vérité. (…)Si un jour même nous sommes privés de cette pauvre part de vérité et de souvenirs, alors qu’adviendra-t-il en ce monde de la vérité individuelle et de l’authenticité des faits historiques ? »

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Alors, par quel livre de Yan LIANKE commencer ?  A vous de choisir.

Il est important de dire que  sa traductrice française attitrée était Sylvie GENTIL qui a vécu 30 ans à Pékin, décédée de façon soudaine en avril 2017. Une traductrice émérite, élève de François CHENG, qui pour une fois n'a pas été oubliée des médias.

Deux liens ci-dessous permettent d'apprécier  ce que nous  devons à son travail de traductrice:

Après des sujets si graves, terminons par un sourire : le monologue de Don Diègue du Cid revu par Robert Beauvais en hexagonal. Vous remarquerez que en un demi-siècle  certains mots ou expressions sont passés dans notre langage courant : c'était bien vu !

 

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