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TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI-DANY LAFERRIERE

Publié le par Claude Léa Schneider

TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI-DANY LAFERRIERE

"Dans les moments de grande crise, comme aujourd’hui, les gens restent vissés devant le petit écran. Assez longtemps pour que ce temps artificiel finisse par s’infiltrer dans leurs veines. Quand on regarde trop longtemps la télé, on finit par croire qu’on peut agir  sur l’événement qui se déroule sous nos yeux. Tout, dans la vie, nous paraît alors trop lent. On exige des changements instantanés. A chaque fois qu’on revient des toilettes, on veut voir du nouveau. Il faut que ça progresse.(…) On critique des gens qui agissent quand nous n’avons pas bougé de notre fauteuil depuis deux jours. » (…) « En fait on nous présente un problème tout en nous empêchant de réfléchir »

Vous pensez que ce texte vient d’être écrit  récemment, après le passage en boucle, sur toutes les chaînes d’info, d’images de malades du  COVID  en réanimation et de prescriptions  sanitaires ? Eh bien pas du tout ! C’est un extrait de Tout  bouge autour de moi,  un livre que  Dany Laferrière  a écrit il y a 10 ans, pendant l’année qui a suivi le terrible tremblement de terre qui a ravagé Port-au-Prince, capitale d' Haïti et sa périphérie, le 12 janvier 2010, à 16h53 exactement.  

NB: Dans cet article, toutes les phrases  en italique bleu  sont des citations  extraites de Tout  bouge autour de moi, de Dany Laferrière.

TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI-DANY LAFERRIERE

Dany Laferrière réside le plus souvent à Montréal et à Paris- il est écrivain haïtien-canadien et de l’Académie française-mais le hasard a fait qu’il venait d’arriver à Port-au-Prince-juste avant le séisme-  pour participer au festival Etonnants voyageurs. Il a  donc vécu de plein fouet ce tremblement de terre de magnitude 7,3- soit l’équivalent de l’énergie dégagée par une bombe H d’environ 5 Mégatonnes- qui a fait plus de 280 000 morts, autant de blessés et 1million 3 de sans-abris. Ça ce sont des informations que j’ai collectées sur Wikipédia pour qu’on se rende compte mais  l’étalage des chiffres n’est pas dans son ADN, comme on dit.

Rue de Port-au-Prince dévastée, 12 janvier 2010, Archives Radio Canada

Rue de Port-au-Prince dévastée, 12 janvier 2010, Archives Radio Canada

Le séisme est aussi inscrit dans les corps de ceux qui ont eu la chance de s’en sortir indemnes, comme Dany Laferrière.  Tremblement de terre « Tremblement de corps » pour reprendre le titre d’un chapitre du livre. Son corps a tremblé pendant les 43 secousses du séisme.  Mais  il explique que dans les jours suivants  il a ressenti  encore parfois  des tremblements dans son corps, comme des répliques sismiques psycho-somatiques. Choc post-traumatique ? 

Il constate que les jours suivant le séisme « Port-au-Prince est devenu un immense plateau de télé. » On le sait : les feux des médias  viennent se poser sur une catastrophe, font trois petits tours et puis s’en vont vers la suivante. D’où l’intérêt de revenir sur un événement quand il commence à se fossiliser dans les strates de l’oubli médiatique. Et c’est pour ça que j’ai emprunté ce livre à la médiathèque,  pour le lire  maintenant parce que  « tout bouge autour de nous » aussi,  mais d’une autre façon.

Dany Laferrière (au centre) pendant le festival Clameurs à Dijon, en juin 2016.

Tout  bouge autour de moi   n’est pas un roman sur le séisme. Car comme l’auteur  le dit humblement  « écrire un pareil roman n’est pas dans [ses] cordes. Il faudrait [être]un Tolstoï pour tenter un tel pari. » Dany Laferrière ne se sépare jamais d’un petit carnet noir où il note tout, même dans les pires circonstances.  Ce livre  se présente comme une sorte de mémento de moments, de réflexions, de méditation, dans son style que je trouve  addictif-  je relis souvent ses livres : un cocktail d’humour, de culture, de simplicité  et de poésie.  Et sans haine, quelles que soient les vérités bonnes à dire. Il pourrait cependant, n’oublions pas qu’il a connu des années d’exil politique.

Oui, on le sent bien, tout bouge autour de nous en 2021 aussi. Est-ce qu’il y a des comparaisons possibles ?  Est-ce qu’il peut y avoir des points communs entre le vécu d’un séisme qui  en une minute, a transformé  en champ de ruines la capitale d’un Etat pauvre et le  quotidien  d’une pandémie  qui s’est installée depuis des mois dans notre pays  riche ?  Essayons quelques points de comparaison.

 D’abord, on l’a vu,  les infos  en boucle à la télé et sur nos téléphones, dont nous sommes friands jusqu’à la nausée, non sans risque ...

Illustration : Auteur inconnu

La rumeur : toute catastrophe a sa rumeur. Celle que Dany Laferrière s’efforce de tuer  "avant , écrit-il,  qu’elle ne se répande comme de l’huile sur une surface lisse". Tout de suite après le séisme, on dit à Port- au-Prince que des pilleurs ont déjà dévalisé les coffres-forts des chambres de l’hôtel où il réside. Il se renseigne sur place,  c’est faux. Il est soulagé et bien content d’avoir tué cette rumeur, cette infox, mot qu'on n'utilisait pas encore il y a 10 ans.  Depuis, nous sommes devenus bien impuissants devant les fake-news, les images détournées et les théories complotistes qui se répandent "comme de l’huile sur [la] surface lisse" du globe, lifté  par les puissants réseaux sociaux auxquels nous avons imprudemment souscrit.

  Honoré Daumier, Crispin et Scapin, vers 1860.

« On commence à regretter la vie d’avant » note l’auteur. Pour eux, la  vie d’avant le séisme. Pour nous, la vie d’avant le COVID.  C’est ce qu’on dit souvent en ce moment : quand est-ce qu’on pourra « revivre comme avant » ? Comme avant en Haïti, c’est vivre sans craindre que le toit ou le mur vous tombe sur la tête. Ne pas faire la queue pour avoir de l’eau, un peu de nourriture, ne pas être obligé de vivre  dehors, jour et nuit, ou sous une tente de fortune, parce qu’on n’a plus de maison. Dany Laferrière  écrit : "Je me demande ce qui se passe sous ces tentes que l’on voit un peu partout. Comment parvient-on à y préserver son intimité ? (…) On vit un double malheur : un malheur individuel (on a perdu des amis ou des parents) et un malheur collectif (on a perdu une ville). (…) les plus pauvres ont une longueur d’avance, ils sont habitués à se frôler constamment et n’ont pas peur de se toucher."

Et comment vivent les migrants  sur notre territoire  ? 

Tentes Haïti 2010, image ladepeche.fr; Calais-migrants-tentes-credit-PHILIPPE-HUGUEN-AFP_reference.jpg
Tentes Haïti 2010, image ladepeche.fr; Calais-migrants-tentes-credit-PHILIPPE-HUGUEN-AFP_reference.jpg

Tentes Haïti 2010, image ladepeche.fr; Calais-migrants-tentes-credit-PHILIPPE-HUGUEN-AFP_reference.jpg

La vie d’avant,  pour nous c’est  ne plus porter de masque, être libre de sortir, au café, au cinéma, voir les commerces ouverts, aller travailler sans craindre la contamination, se retrouver en famille ou entre amis … Mais  séisme ou pandémie, est-ce qu’on  revit vraiment « comme avant » ?  Bien sûr que non, on n’efface pas si facilement les stigmates : après le COVID, serons-nous vraiment libérés des masques ? Il est probable que nous devrons dorénavant les porter chaque hiver ? Et surtout on peut craindre que les distances  obligées, physiques et relationnelles se pétrifient  aussi lourdement   sur notre vie affective et sociale que les décombres d’un séisme. Eh oui, nous avons peur de la perte du lien social. 

Dany Laferrière écrit : "Il y a  des centaines, peut-être des milliers d’adolescents  qui sont orphelins depuis le séisme. Certains ont perdu toute leur famille. Si on les laisse partir à la dérive, on va se retrouver, dans moins de dix ans, avec un grave problème de criminalité dans le pays. Les gens hésitent à tuer quand ils sont en relation avec les autres. Dans le cas contraire, ils développent une terrifiante insensibilité. (…) Ces liens (...) se développent durant l’enfance. On fait partie intégrante de la société. (…) Si on ne retisse pas assez vite la toile sociale la ville sera rapidement fragmentée et les gangs se multiplieront."

TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI-DANY LAFERRIERE

Précarité. D’un côté comme de l’autre, il n’a pas fallu attendre la crise pour que nous soyons atterrés  par les différences scandaleuses de niveau de vie. Précarité accentuée par le séisme, précarité accentuée par la pandémie. L’une comme l’autre viennent tristement enfler les précarités antérieures. Ce matin, sont tombés sur franceinfo les chiffres 2020  de l’INSEE : surmortalité de 9%, recul de l’espérance de vie. Qu’on ne nous fasse pas croire qu’il faut imputer ces chiffres au seul Covid. Il y a 300 000 SDF en France, leur nombre a doublé depuis 2012. L’espérance de vie d’un sans abri est de moins de 50 ans !

Guerre sémantique Dany Laferrière note : "Chaque décennie a son vocabulaire. La fréquence de certains mots dans les médias nous renseigne sur l’état des choses". Dans les années 60  «  c’était Duvalier, dictature, prison, exil, tonton-macoute » (…) J’ai noté, écrit il, ces mots qui reviennent sans cesse : fissure, décombres, reconstruction, camps, tentes, ravitaillement. »  La pandémie a aussi ses expressions récurrentes, jamais employées auparavant  qui font de nous des faux savants, des  « ultracrépidarianistes » j’aime beaucoup ce mot !  Avant, vous parliez à table, vous,  de « taux d’incidence, » de «  propagation des variantes virales »,  et de  « test antigénique » ? La chaîne allemande Deutsche Welle, qui ne manque pas d’humour, désigne chaque année l’anglicisme qui s’est incrusté dans la langue. L’élu 2020 est:  binge watching, autrement dit, le visionnage compulsif de vidéos :  bien vu ! Chacun connaît autour de soi  au moins un binge watcher. A peine s’est-il aperçu des semaines de confinement et du couvre-feu !

 

Ce ne serait pas respecter la pensée de Dany Laferrière  de s’incruster dans le pessimisme. Car dans ces deux crises, il y aussi du positif. Nous avons renoué avec nos commerçants de proximité et les étals du marché en extérieur ou couvert,  où l’on peut retrouver un peu de convivialité.  L’auteur remarque qu’à Port-au-Prince et dans les environs, les petites boutiques de quartier  ont retrouvé leur clientèle.  Avant il  était plus chic d’aller au supermarché, au frais et loin des mouches. Mais les  toitures des supermarchés se sont écroulées, alors on retourne au petit marché du coin, en plein air.

Marché à Delatte (près de Petit-Goâve)

Solidarité, dignité. En France, le courage et le dévouement extrême des soignants et de tous les personnels hospitaliers et d’entretien ont fait notre admiration ; des solidarités qu’on croyait perdues se sont retrouvées ; l’envie d’aider était palpable.  L’auteur l’observe chez sa mère âgée : "Il y a des gens qui retrouvent leur énergie quand tout s’écroule autour d’eux. (…) On peut constater  l’énergie et la dignité  que ce peuple vient de déployer face à l’une des plus difficiles épreuves de notre temps,"  « l’énergie d’une forêt de gens remarquables ».

En Haïti, il y a beaucoup de petites stations de radio indépendantes, qui, soit dit en passant ont joué un rôle de contre-pouvoir pendant la dictature.  Certaines, comme Mélodie FM  ont été les seules à émettre après le séisme et à donner des nouvelles. C’est Station Simone qui est contente ! Quand certaines  communications sont coupées, quand on ne peut plus se rassembler, ou qu’on en a marre des images anxiogènes à la télé,  heureusement qu’on peut écouter la radio !

 

En France, c’est de  culture et surtout d’art vivant dont nous nous sentons privés en ce moment, malgré le mal que se donnent en ligne de nombreuses  formations de spectacle vivant.  De grands artistes n’ont pas mâché leurs mots pour  faire savoir- à qui de droit- les conséquences de  considérer  la culture comme non essentielle. Pourquoi par exemple tenir fermés les musées alors qu’on a le droit de se presser dans les centres commerciaux ?   Comme on le lit sur la 4e de couverture de Tout  bouge autour de moi  : «  Que reste-t-il quand tout tombe ? La culture. »  Dany Laferrière s’interroge et observe : "Que vaut la culture face à la douleur ? Se poser la question dans un salon n’a pas la même résonance qu’ici. Je n’ai qu’à regarder autour de moi  pour évaluer la situation. Pourtant les conversations sont animées, et j’entends parfois des rires. On cherche une sortie par tous les moyens. Ce qui fait croire que  quand tout tombe autour de nous, il reste la culture. (…) je me réfère à ces vieux peintres primitifs qui choisissent de montrer une nature foisonnante quand autour d’eux ce n’est que désolation. »

Ce qui impressionne dans ce livre c’est le foisonnement de la culture populaire haïtienne. Pas le vaudou pour touristes que Dany Laferrière remet à sa juste place. Mais la musique, le chant, la danse, la poésie, la peinture, les tableaux qu’on continue à exposer au milieu des décombres.  Un grand nombre de peintres et de poètes contemporains, auxquels l’auteur rend visite pour prendre de leurs nouvelles.  Pour n’en citer qu’un : Frankétienne (aujourd’hui 84 ans) poète, peintre, dramaturge, enseignant … suivre les liens ci-dessous :

 

Dany Laferrière cite de nombreux artistes haïtiens à découvrir : 

Les poètes et écrivains :  Lyonel Trouillot,  Christophe CharlesRodney Saint Eloi Louis Philippe Dalembert , Dominique Batraville 

pour ces auteurs, suivez les liens https  ci dessous.

et aussi Camille Roussan et Carl Brouard  sur http://ile-en-ile.org/

Bon,  tout cela manque d'autrices, je suis bien d'accord avec vous ...

 

Quelques  liens vers les peintres haïtiens, dont  les peintres autodidactes de Saint-Soleil, auxquels André Malraux avait rendu visite en 1975. Un autre lien vers le festival Etonnants voyageurs- festival de littérature- monde, pour reprendre les termes de Michel Le Bris et Jean Rouaud,  enregistré à Port-au-Prince en 2016 en parle justement: Malraux en Haïti, avec Jean-Marie Drot.

"C’est dans ce lieu isolé que, au début des années 1970, deux artistes haïtiens confirmés, Maud Robart et Jean-Claude Garoute [dit Tiga]  donnèrent de quoi peindre à leurs voisins. Ces paysans, ces artisans, qui n’avaient jamais vu un seul tableau formèrent une sorte de communauté qu’ils allaient baptiser Saint-Soleil. André Malraux se rendit d'ailleurs auprès de ces peintres et consigna ses impressions dans son troisième tome de La Métamorphose des Dieux intitulé L'Intemporel, en 1976"

André Malraux possédait plusieurs oeuvres d'artistes haïtiens qui ont été mises en vente depuis 2019 : https://www.artcurial.com/fr/vente-3964-la-collection-intime-dandre-malraux

En Haïti,  dans le malheur, ce qui fait le lien entre les générations, c’est le courage  qui s’exprime par le chant :  « Les enfants dorment depuis un moment. On voit des ombres passer dans le jardin. Des gardiens qui assurent la surveillance. Soudain un chant monte. On l’entend au loin. Un gardien  nous dit qu’il y a dehors (on est assez loin de la route) une grande foule en train de chanter. Les voix sont harmonieuses. C’est là que j’ai compris que tout le monde était touché. Et qu’il s’était passé quelque chose  d’une ampleur inimaginable. Les gens sont dans les rues. Ils chantent pour calmer leur douleur. Une forêt de gens  qui s’avancent lentement sur la terre encore frémissante. On voit des ombres glisser des montagnes pour les rejoindre. Comment font-ils pour se fondre si vite dans la foule ? C’est ce chant qu’ils adressent au ciel, dans la lumière blafarde cette aube naissante, qui les unit. »

Et je m’interroge : en France, en ce début de 21e siècle, quel chant, quelle chanson connue de tous pourrions-nous chanter en chœur, qui nous galvaniserait contre le malheur ? Les Italiens chanteraient à coup sûr le Chœur des esclaves de Nabucco de Verdi. Et nous ? La Marseillaise ?   Je n’ai pas vraiment  trouvé de réponse. En dehors des matches de foot, nous avons perdu le plaisir de chanter tous ensemble. Qu’en pensez-vous ?

Il y a  beaucoup d’autres chapitres passionnants à découvrir, pleins d’acuité: la mainmise du religieux sur l’humanitaire (en particulier les églises évangélistes) , ce qui mijote encore dans ce que l’auteur nomme la " vieille marmite coloniale", et de tendresse : des portraits d’amis ou de rencontres, la dignité du peuple haïtien, la joie d’être encore en vie…

J’espère vous avoir donné envie de  lire ce livre au titre métaphorique  Tout  bouge autour de moi de Dany Laferrière,  paru aux Editions Grasset et disponible en livre de poche.

Et puisque Dany Laferrière le cite deux fois, la couverture (en Pavillon Poche) du  roman de Graham Greene,  Les Comédiens  qui a pour cadre  la tristement célèbre dictature Papa-Doc-Duvalier dans les années 60.

 

TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI-DANY LAFERRIERE
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2020-21 : RECONSIDERATIONS

Publié le par Claude Léa Schneider

Cambridge, Corpus Clock, la sauterelle chronophage

Cambridge, Corpus Clock, la sauterelle chronophage

"Sauterelle, où vas-tu ?
- Sur l'autre versant du bois,
- Mante verte, où vas-tu ?
- Sur l'autre versant du bois.
- Pourquoi quittez-vous la clairière si fraîche ?
Vous le savez pourtant où vous allez, là-bas, les feuilles à poison et l'humide chaleur de l'herbe vous tueront."

Jean Giono, Rondeur des jours.

Vous ne supportez plus d'entendre ou de lire  que "2020 est la pire année de notre histoire" comme l'a titré récemment  le magazine TIME ? Moi non plus  ! Alors bienvenue dans cette chronique.

 

Dessin de TIME pour illustrer l'année 2020 et triptyque Der Krieg, Ott DIX, 1932

Dessin de TIME pour illustrer l'année 2020 et triptyque Der Krieg, Ott DIX, 1932

Entre l'illustration de TIME pour synthétiser les malheurs de 2020 et le triptyque  allégorique  d'Otto DIX, La Guerre ( en l'occurrence celle de 1914-1918, mais aussi de façon prémonitoire celle qui suivit ),  il y a autant de distance dramatique et historique qu'artistique !

Voilà qui ferait tristement sourire (ou qui indignerait !) deux ou trois  générations de nos ascendants devant notre arrogance à ne considérer que le présent !

La faute à qui  ? à quoi ? Comment peut-on écrire que 2020 est "la pire année de notre histoire" ?

La faute à notre "présentisme" écrit l'historien François Hartog,  à notre folie de l'instantanéité,  accélérée par les médias, qui nous fait tirer des conclusions immédiates sur ce qui vient de se passer sans aucun recul historique.

François Hartog écrit qu' il y a à peine un demi-siècle, "la grande catégorie, vers laquelle on se tournait, dans laquelle on mettait tous ses espoirs c’était le futur." On peut penser aux fameux "lendemains qui chantent", mais aussi à l'intérêt que l'on portait à la conquête de l'espace. Et à l'espoir qu'on plaçait dans les jeunes générations. On était encore dans la période de "reconstruction" de l'après-guerre.

 (L'humour de Philippe  Geluck : tout en un dessin !)

Puis, dit-il, "il n’y a plus que du présent et un présent qui se veut se confiner sur lui-même." 

Quant à notre regard sur le passé, il s'est transformé, il est moins "historique" que "nostalgique". 

"Ou bien le passé n’existe plus : tout ce qui est hier ou il y a 3000 ans, c’est la même chose. Mais nous avons aussi vécu depuis les dernières décennies sous l’empire de la Mémoire (...) [de la] mémoire et non de l’histoire…"

François HARTOG, Chronos, L’Occident aux prises avec le temps (Gallimard).

François HARTOG, Chronos, L’Occident aux prises avec le temps (Gallimard).

Le Chant du Monde, La conquête de l'espace, tapisserie de Jean Lurçat, (1892-1966).

Quand Luçat tissait en couleur  un futur  plein d'espoir.

Et si nous sommes devenus  arrogants et vaniteux jusqu'à nous croire immortels,  c'est peut-être parce que nous avons perdu l'habitude de contempler des "Vanités", qui , au sens propre, remettent les pendules à l'heure !

Memento mori, Pompéi, 1er siècle avant JC.

Cette nature morte au crâne, de Cézanne, qui date de la fin des années 1895, est moins connue, mais tout aussi efficace.

Cette nature morte au crâne, de Cézanne, qui date de la fin des années 1895, est moins connue, mais tout aussi efficace.

En 1977, sur ce tableau de Bernard Buffet, le crâne a disparu, mais le message est le même.

En 1977, sur ce tableau de Bernard Buffet, le crâne a disparu, mais le message est le même.

Notre erreur vient peut-être  de vivre dans un temps linéaire, cette  représentation chrétienne et occidentale du temps. Remarquez que la flèche ci-dessous est ascendante. A la lumière de ce qu'écrit François Hartog, dans quel sens poursuivre la flèche sur les  deux siècles suivants ?

 

A l'époque des grands conflits ouvriers, le temps historique  pouvait être perçu comme dialectique. Quid du mot "Fin " ? "The End"  qui s'inscrit sur  le dos de Charlie Chaplin et Paulette Goddard sur la dernière image des Temps modernes ?

 

Et  si le temps était circulaire ? Ecoutons le poète: 

"... ceux-là qui disent : les jours sont longs.
Non, les jours sont ronds.
Nous n'allons vers rien, justement parce que nous allons vers tout, et tout est atteint du moment que nous avons tous nos sens prêts à sentir. Les jours sont des fruits et notre rôle est de les manger, de les goûter doucement ou voracement selon notre nature propre, de profiter de tout ce qu'ils contiennent, d'en faire notre chair spirituelle et notre âme, de vivre. Vivre n'a pas d'autre sens que ça.
Tout ce que nous propose la civilisation, tout ce qu'elle nous apporte, tout ce qu'elle nous apportera, rien n'est rien si nous ne comprenons pas qu'il est plus émouvant pour chacun de nous de vivre un jour que de réussir en avion le raid sans escales Paris-Paris autour du monde."

 

 

Et s'il y avait différentes "rondeurs des jours " ?!

 

Bon, quand la physique quantique s'en mêle, ça se complique !

Raison de plus pour relativiser et reconsidérer notre perception du temps, et de l'année qui vient de s'écouler. "s'écouler" est-ce le bon verbe ? Toujours la clepsydre !

Ces schémas du temps sont extraits du n° 1468 ( 20 décembre 2018) du Courrier international.

 

Relativiser, reconsidérer notre perception de 2020. D'accord, facile à dire quand on n'a pas perdu un proche, ou son emploi, voire les deux. Ou qu'on n'a pas été touché durement par le virus.

Mais tout de même, il y a cette sensation que je trouve fascinante d'être en train de vivre une époque nouvelle où on pose un regard différent sur un certain nombre de faits, de concepts ...Et que je trouve pleine d'espoir !

D’abord, cette constatation récente : les échanges de vœux en ce mois de janvier2021  sont beaucoup moins formels, ce ne sont plus les vœux standards de ces dernières années adressés  à toute une liste de diffusion, comme une simple formalité coupée de sens. Ils sont plus sincères, plus personnels, certain-e-s ami-e-s écrivant même pour la circonstance un texte sur leurs beaux moments de l'année 2020 !

Et ça fait chaud au cœur !

Ensuite et surtout, on commence  à reconsidérer sérieusement la place de l’espèce humaine dans l’échelle du vivant. J'ai écrit  "l’échelle du vivant". Mais là est l’erreur : il n’y pas d’échelle ! Ni haut ni bas ! Il y A.  Le gros coup d’envoi en février 2020 avec le livre de Baptiste Morizot, Manières d'être vivant. Et  comme pour appuyer sa thèse, le/la COVID en libérant des espaces urbains de l’activité humaine nous a fait comprendre à quel point le monde "sauvage"  est là, tout proche.   Nous avons été contraints de poser un regard différent sur l’animal lorsqu'il  pénétrait dans nos villes  en jetant des regards curieux. Les images et les vidéos qui ont circulé ont été de magnifiques moments. 

Des renardeaux jouant près de la promenade de Woodbine Beach à Toronto, le 10 mai 2020. PHOTO Brett GundlockThe New York Times

Des renardeaux jouant près de la promenade de Woodbine Beach à Toronto, le 10 mai 2020. PHOTO Brett GundlockThe New York Times

Notre "chant du monde" s'ouvre donc  à une nouvelle façon d'appréhender toutes les formes de vie et à reconsidérer la notion de conscience, même si à cet égard nous n'en sommes qu'aux balbutiements puisque nous sortons (enfin!)  du système cartésien.

 Nous savons maintenant que nous ne savons pas bien ce qu'est la conscience, nous nous interrogeons sur la DMC (dissociation motrice et cognitive), sur  "l'état végétatif",   sur le "syndrome d'enfermement" et sur comment "débloquer la voix" (cf article ci-dessous)  Saurons-nous un jour comprendre "l'état végétatif" et "état végétal"   et "débloquer" toutes les voix du vivant ?

Un rapport qui mettra tout le monde d'accord, y compris les sceptiques : celui commandé par l'INRA en mai 2017 -qu'on ne peut pas soupçonner de spécisme !- qui fait la synthèse  sur ce que nous connaissons de la conscience animale, étude portant essentiellement sur les animaux d'élevage (mais pas que) puisque l'INRA pose la question de notre responsabilité envers ces animaux, leur bien-être physique et mental.

Lisez les 7 pages (claires)  de ce résumé (lien ci-dessous) et vous en serez ... je ne trouve pas le mot qui convient ! 

Pour terminer cet article de façon plus ludique, mais non moins réflexive, je vous suggère de voir ou de revoir le film "Premier Contact", mal jugé car mal compris  à sa sortie en 2016, qui propose une réflexion particulièrement intéressante et originale sur le décodage du langage, ici des  aliens pacifiques et heptapodes, et donc de toute forme de langages autres qu'humains,  ainsi que sur la perception non linéaire du temps. -L'héroïne du film se prénomme Hannah, prénom-palindrome...

Jets d'encre logogrammes des aliens de Premier contact, "symboles magnifiques entre  le test de Rorschach et l'action painting de Jackson Pollock". (Jacques Morice).

Premier Contact (film) — Wikipédia (wikipedia.org)

Ce qui renforce l'idée que nous allons chercher bien loin des "aliens" alors qu'ils nous entourent : ce sont les animaux  et les plantes dont nous commençons à peine à entre-apercevoir  l'intelligence hors de nos normes humaines.  Ces "premiers contacts" sont un beau programme pour les années à venir, non ? 

Document partagé via Facebook

Franco Fortunato (peintre italien né en 1946) La fabrique du temps.

Franco Fortunato (peintre italien né en 1946) La fabrique du temps.

Beaucoup de liens dans cet articles, me direz-vous ? Oui, juste pour ouvrir des pistes et essayer de vous prouver que nous vivons une époque passionnante (sans ironie). Car  je me garderai bien de m'exprimer au-delà de mes domaines de compétence : "Sutor, ne supra crepidam !" comme disaient les Romains. 

Je ne fais donc pas d' "ultracrépidarianisme",  même si on entend beaucoup de non-spécialistes s'exprimer sur le/la COVID par les temps qui courent ! Vous me direz- et vous aurez raison- que même les spécialistes sont parfois "diafoireux" ! 

Dali, Persistance de la mémoire corpusculaire.

Dali, Persistance de la mémoire corpusculaire.

2020-21 : RECONSIDERATIONS
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