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PEUT-ON LE DIRE ?

Publié le par Claude Léa Schneider

PEUT-ON LE DIRE ?

 Peut-on le dire ? L'écrire ? ou pas ? ce mot qui a vidé un  stade en décembre dernier,  même  prononcé en roumain, langue  romane, proche de ses étymologies latines,  d'où la méprise. Et d'ailleurs, nous dit-on, dans cette langue ce mot n'existe pas dans le sens qu'il peut avoir en français.  A noter  au passage qu'il est impoli de désigner quelqu'un par n'importe quel détail physique ! Gare à l'apprenti(e)-vendeur(euse)  qui répond  devant le ou la  client.e qu'il/elle est en train de finir de  servir "le-monsieur-à lunettes" ou "la-p'tite-dame" ! 

Bon, c'est  vrai, dans le feu du match, et avec la pression qu'on imagine, cet écart de politesse peut-être excusé. Et méfions-nous une fois de plus  de ceux qui s'indignent  le plus fort ...

Et ce mot, a-t-on le droit de l'employer dans la littérature contemporaine ? Doit-on retitrer  - verbe que je préfère, dans ce contexte,  à "rebaptiser" - certains livres ? 

Bien sûr, on ne retitrera-pas Montesquieu et son "De l'esclavage des nègres" ou alors c'est qu'on n'a absolument rien compris à l'ironie du texte qui dénonce justement l'esclavage avec une des figures de style les plus fortes de son époque, ce qu'on est obligé d'expliquer aujourd'hui, l'antiphrase étant malheureusement souvent comprise au premier degré !!!

Mais aujourd'hui, a-t-on le droit de l'employer dans la littérature  ?

Celui qui répond le mieux à cette question, c'est bien sûr Dany Laferrière : courte vidéo incontournable de  4:32. "Vous l'employez et vous en subissez les conséquences."

PEUT-ON LE DIRE ?

A propos de "l'affaire" des Dix petits nègres récemment rebaptisés en Ils étaient dix, c'est James Prichard, l'arrière-petit-fils d'Agatha Christie  qui a demandé  le changement de titre pour ne pas blesser.  Il s'en explique : « Quand le livre a été écrit, le langage était différent et on utilisait des mots aujourd'hui oubliés… Ce ­récit est basé sur une comptine populaire qui n'est pas signée Agatha Christie… » En effet, le titre de la   comptine originale est  Dix petits ­Indiens !  

"Ten little Injuns standin' in a line,
One toddled home and then there were nine;"

Le roman a été publié en novembre 1939 au Royaume-Uni et en 1940 en France (on imagine le contexte) et la même année aux Etats-Unis directement  sous le titre And Then There Were None ! Titre adopté définitivement au Royaume-Uni en 1985 ! Il semblerait que la France ait  trois décennies de retard !  

Ces couvertures ont le mérite de montrer que l'action se déroule sur une île appelée "île du nègre" dans le roman, rebaptisée "île du soldat" dans la traduction récente de Gérard de Chergé.

En fait, il s'agit de Burgh Island, dans le Devon.

En fait, il s'agit de Burgh Island, dans le Devon.

Au XXe siècle,  des films américains ont repris le titre original  de la comptine

Et ci-dessous on comprend bien pourquoi : 

On est loin du Devon, et on peut se demander de quels "Indiens" il s'agit !

Mais revenons à l'excellent Dany Laferrière et à son roman Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer  qui vient d'être réédité  aux Editions Zulma et dont je ne saurais trop vous conseiller la (re) lecture. J'ai compté, sauf erreur de ma part, 165 fois le mot nègre (et négresse)(sans compter Noir-e et noir-e) employé comme substantif (avec une majuscule) ou comme adjectif ! Il faut vraiment manquer de discernement pour ne pas comprendre, par cette accumulation,  l'humour, l'ironie (et parfois l'auto-ironie !)   de l'auteur, toujours subtil dans la dénonciation du racisme. Plus son style est fluide, plus son humour est énorme et plus il faut être vigilant !

On peut le dire, on peut l'employer, mais il faut savoir le faire : Et il faut avoir toute la légitimité pour le dire : "Vous l'employez et vous en subissez les conséquences."

A l'opposé, ne jamais employer ce mot, ni même Noir(e), dans tout un roman,  alors qu'il pèse en non-dit sur chaque page et qu'il est dans le regard de la plupart  des personnages, c'est énorme et très fort aussi ! C'est le pari qu'a tenu Marie NDiaye - à 23 ans, et c'était déjà son 3ème  roman!-  quand elle a écrit  En famille. "Quelle faute Fanny a-t-elle commise ? De quoi est-elle coupable pour être ainsi rejetée par les siens qui ne paraissent pas, eux, la considérer comme des leurs ? "écrivait François Nourissier en 4e de couverture de ce roman paru en 1991 aux Editions de Minuit.   Marie NDiaye , écrivaine française, a passé ses vacances scolaires  dans sa famille beauceronne. 

Qu'on prenne le parti de l'écrire 165 fois en moins de 200 pages, ou pas du tout en plus de 300 pages, la violence ressentie est la même.

Marie NDiaye est aussi une  écrivaine d'une extrême subtilité qu'on doit lire avec une grande attention aux mots, sous peine de passer à côté du sens.  Même si elle prend ses distances  : « Je n’écris ni en tant que femme, ni en tant que femme noire. Je ne me définis pas comme une femme noire, née en France en 1967. Ce sont des notions factuelles qui n’ont pas d’importance, s’agissant de mon écriture. J’écris en tant qu’être humain. (...) j’aime travailler dans l’ambivalence parce qu’il me semble qu’elle nous fait réfléchir davantage". 

Si, quand vous lisez Ladivine, vous ratez au début de l'histoire que la mère de Malinka/Clarisse est noire et de condition modeste et que sa fille (métisse à peau très claire) la surnomme  dans sa tête avec honte  "la négresse", vous risquez de passer complètement à côté du roman.  Car même si Malinka/Clarisse parvient à cacher toute sa vie que sa mère est  noire, s'invente une identité et vit dans le total déni de ses origines vous ne comprendrez  pas en quoi ce déni détruit les deux générations suivantes, ses descendants ignorant  la charge de non-dit  qu'ils portent en eux et qui les empêche de vivre. 

 On pourrait dire -en paraphrasant Dany Laferrière- à Malinka/Clarisse qui appelle  sa mère "la négresse" : "Vous l'employez  (même si c'est  dans votre tête) et vous en subissez les conséquences".

Autre question :  peut-on encore parler de "nègre littéraire"

Les Anglo-Saxons disent "ghost writer", expression qui n'est pas dénuée de  charge poétique, même si la réalité l'est moins : le "ghost writer écrit  pour les autres, et parfois ça peut lui prendre beaucoup de temps !   son nom n'apparaît pas, encore que maintenant on voit heureusement certaines autobiographies de célébrités publiées avec la mention : "en collaboration avec ", et l'on emploie alors le terme de "collaborateur" ce qui tout de même plus honnête.  Mais "au mieux, les intéressés touchent 8 à 10% des ventes, souvent un pourcentage plus proche de 2 ou 3%, c'est-à-dire une rétribution forte uniquement en cas de best seller." A tel point que d’autres voix ont pu soutenir que le terme nègreavait le mérite de souligner l’exploitation dont pouvait être victimes les auteurs cachés." !!!

Alors, doit -on dire "écrivain-fantôme", comme sur cette jaquette du film de Polanski (2010) ? Le titre du livre de Robert Harris, co-scénariste- est en français L'Homme de l'ombre.

 

Wikipedia écrit à ce sujet : "C'est Ewan McGregor qui reprend le rôle du prête-plume, dont le nom n'est jamais prononcé dans le film." Tiens, étonnant, son nom n'est jamais prononcé non plus, et prête-plume, c'est assez bien trouvé, même si  "plume" est un peu désuet et peut faire penser à "plumitif" qui est péjoratif.   Mais ce n'est pas le terme recommandé par le Ministère de la Culture  qui préconise  "auteur ou écrivain ou plume cachée", voire "auteur ou écrivain ou plume de l’ombre".  Pourquoi l'évolution du vocabulaire est-elle si compliquée en France ?  et pourquoi les préconisations officielles arrivent-elles toujours avec des semaines, des mois, des années de retard ?... ("La" COVID quand tout le monde dit "le" depuis des semaines ! )

 Et que dire de certaines maisons d'édition qui ont proposé (dans les années 2000) le terme "métis" en substitut de "nègre littéraire" ! C'est à peine croyable ! "Vous l'employez et vous en subissez les conséquences."

PEUT-ON LE DIRE ?

« On est Noir avant tout dans le regard des autres » écrit  Pap NDiaye  historien spécialiste de l'histoire sociale des Etats-Unis et des minorités et  frère de Marie NDiaye.  Il s'est dit choqué, lorsque, étudiant-boursier dans une université américaine, une fraternité noire lui a demandé d'adhérer ! Alors, il s'est "découvert Noir", d'une certaine façon,   écrivant  : « Il n'y a pas, aux Etats-Unis, ce modèle de citoyen abstrait qui commande de faire fi de ses particularités individuelles ». 

 Je trouve très juste cette expression de "citoyen abstrait", ce mythe que nous entretenons aveuglément, nous qui refusons de prendre en compte nos minorités tout en faisant perdurer  les stéréotypes et les expressions racistes. C'est notre paradoxe français. Nous nions l'existence de  nos minorités, sous le prétexte fallacieux d'une égalité abstraite,  mais notre passé colonialiste nous colle au vocabulaire et nous revient en boomerang. Comme le déni d'origine décompose la famille de Malika/Clarisse, notre déni historique décompose notre société.  Aussi est-on en droit de nous rétorquer : "et vous en subissez les conséquences."

 

PEUT-ON LE DIRE ?
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